Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT
Sous les arcades
Allongé sur mon lit, je suis prêt à vagabonder dans les ruelles de mon village.
Les rayons du soleil s’invitent, brisent les fenêtres ; la lumière vole en éclats et recouvre le parquet de la chambre.
Je ferme les yeux et le voyage peut débuter.
J’ai décidé de rejoindre la place pour aller m’asseoir sur un banc, sous les marronniers, à côté de la fontaine. Je croiserai peut-être Michel Pujo, Madame et Monsieur Barros, Jean-Marie Cazaux, Jean-Marc Beau, Monsieur Mengelle ou Bernard Azabant. Nous évoquerons peut-être ce cher Michel Latté aussi.
Je ne suis pas pressé. J’ai tout mon temps. Le temps est délicieux en ces derniers jours d’octobre. L’automne a commencé à s’approprier la couleur des arbres et à consoler la nature qui agonise à quelques semaines de l’hiver.
Mentalement, je remonte la rue Général de Gaulle, celle qui démarre juste après le garage de Monsieur Manuel.
A y bien réfléchir, j’aurais pu tout aussi bien rejoindre la rue principale autrement. Après avoir franchi le Pont des Grottes, j’aurais emprunté l’allée des Terrasses, longé la voie ferrée, puis j’aurais coupé par l’escalier aux marches un peu raides, juste après la Merletterie.
Ce n’est que partie remise : la prochaine fois, je changerai de trajet et je passerai aussi par le jardin public, pour le plaisir de plonger mes yeux dans la forêt de Trescouts qui dévore l’Arraü. De cet endroit le panorama est magnifique. Une des plus belles que je connaisse.
Les Pernes, le Pré du Roi, Batdaü, la Pale et l’Aouïlhet.
Puis, avant de rentrer je flânerai ensuite sous les arcades, regarderai les annonces sur le panneau de la mairie, passerai un coup de fil de la vieille cabine téléphonique pour vérifier qu’elle fonctionne encore. Je composerai un numéro au hasard ou alors j’en inventerai un et je verrai bien si quelqu’un me répond.
Un peu ému, je parcourrai ensuite les derniers mètres qui me conduiront à la Maison de la Presse de Madame Palerme, l’un des derniers commerces encore ouvert. Madame Baudry a repris l’affaire et a ajouté une petite épicerie après quelques travaux. Cela dépanne les personnes qui ne peuvent se déplacer jusqu’à Lourdes ou à Nay pour faire quelques emplettes. Et quand on a oublié une bricole, c’est bien pratique aussi.
Car à St Pé de Bigorre, les magasins ferment les uns après les autres.
La rue qui traverse le village sur près d’un kilomètre, cette rue que je remonte, mentalement, cette rue n’est plus que façades grises, portes closes, volets fermées et devantures rouillées.
La « saignée » a débuté avec le tabac-presse de Madame Azabant. A soixante ans, Françoise a pris une retraite bien méritée. Son fonds de commerce n’a pas trouvé preneur. De nos jours, les fumeurs sont des parias et surtout, la frontière espagnole n’est qu’à 70 kilomètres.
Françoise et sa fille Marie-Pierre habitent désormais en bas la ville, non loin du Gave de Pau, à cent mètres des cours de tennis et de la piscine municipale où je passais un grande partie de mes journées quand je ne les occupais pas à construire des cabanes dans les bois du collège et du Mousquès, avec mes amis d’enfance.
Puis Monsieur et Madame Sans ont fermé l’épicerie. Enfant, je me réjouissais d’y apporter les bouteilles consignées ou d’y faire quelques courses, la précieuse liste glissée dans le porte-monnaie en cuir noir que ma mère m’avait confié.
Juste à côté, les locaux qui abritaient l’ancienne droguerie-quincaillerie de Madame Baracou ont été transformés en appartements. De cette caverne d’Ali-Baba, aux milles senteurs et trésors mystérieux, il ne me reste plus que quelques souvenirs vagues.
Exit la boucherie de Monsieur Cassus et le « mou pour le chat » que j’allais chercher parce qu’il le mettait toujours de côté.
Exit la charcuterie de Monsieur et Madame Coureau. Je m’étais coincé les doigts dans la massive porte et sur ma main droite, l’ongle déformé de mon majeur est là pour en témoigner.
Exit l’hôtel des Pyrénées dans lequel s’est installé un centre maternel pour repeupler les chambres vides et mettre de la vie dans la grande salle du restaurant.
Exit la « boutique des créateurs » juste en face de l’Eglise. Elle avait remplacé un ancien « Guyenne et Gascogne ».
Exit « le Delirium ». Que deviennent celles et ceux qui fréquentaient ce café ?
Exit le magasin de Monsieur et Madame Petitou. Un petit « Petit Casino » y avait ouvert ses portes mais les saint-péens les avaient vues se refermer deux ans après. La porte de la boulangerie de Monsieur Dreyt, elle, est close depuis une décennie.
L’autre boulangerie de mon ami Christophe reprise par Monsieur Martin, « Tif 2000 », le salon de coiffure de Maïté, celui de Thérèse et la pharmacie de Monsieur Nouchy sont encore ouverts mais pour combien de temps.
Allongé sur mon lit, je suis prêt à vagabonder dans les ruelles de mon village.
J’ai décidé de rejoindre la place pour aller m’asseoir sur un banc, sous les marronniers, à côté de la fontaine.
Puis, avant de rentrer je flânerai ensuite sous les arcades, je regarderai les annonces sur le panneau de la mairie pour lire les délibérations du conseil municipal et les animations à venir.
Puis j’irai remercier Madame Baudry qui a repris la Maison de la Presse de Madame Palerme.
Je trouve qu’elle du courage.
« On assassine les campagnes mais elles ont la dent dure. Ils ne nous auront pas comme ça ! » me disait un jour mon cousin Roger.
Je ne connais pas Madame Baudry et je n’ai jamais bavardé avec elle.
Je n’en ai jamais eu l’occasion pour être plus précis.
Mais pour me rattraper, j’ai aujourd’hui un beau prétexte.
Dans la vitrine, elle a eu la gentillesse de réserver une place de choix à mon recueil, « Le sang des chaînes ».
C’était surtout là que je voulais qu’il soit.
Dans mon village de mille deux cent quatre vingt âmes.
C’était surtout là que je voulais qu’on le trouve.
À St Pé de Bigorre.
Je ne connais pas Madame Baudry et je n’ai jamais bavardé avec elle.
Et elle est à mille lieux d’imaginer combien je lui suis reconnaissant.
Car aujourd’hui, grâce à elle, j’ai compris, entre autres raisons, celle qui me pousse à écrire.
Et à imaginer qu’aujourd’hui, mentalement, je déambule sous les arcades.
je m'excuse de ne pas t'avoir encore appelé et je le ferai d'ici peu !
Merci pour ton commentaire sur ce texte, hommage teinté de nostalgie et dédié à mon village, à mes racines et écrit pour dire ma fierté de savoir que mon livre y est enfin disponible !
oui c'est un beau sujet de réflexion que celui que tu proposes "l'auteur est-il un fruit de son terroir ?". et tu te doutes de ma réponse...comme je pressens la tienne.
A très vite,
Amitié
PAT
Je suis touché et ému par ce texte plein de poésie et d'une mélancolie toute automnale.
J'aime quand tu te penches sur ton environnement proche, sur les petits vieux aussi. C'est l'autre facette de l'ours, son amour des choses et des gens simples, loin des coups de gueules, des doutes et de la colère (qui lorsqu'elle est saine est salutaire.)
Il me manque un lieu où j'aurais grandi, des racines comme les tiennes, mon enfance a été ponctuée de déménagements et je connais peu les terres où mes jeunes racines essayaient de se développer.
Je puise mes nutriments dans les racines et le terroir des autres. Le tien aussi parfois.
Une profonde amitié
THierry
j'aime écrire sur les gens simples dont je me sens proche et réveiller ainsi des souvenirs enfouis. chez moi en écrivant et chez les autres quand ils me lisent.
tu as très bien défini un aspect de certains de mes textes auxquels je suis très attaché.
La catégorie 'enraciné" est une de mes préféres.
je suis fier de partager avec toi mes racines, mon terroir, mes souvenirs et de savoir que tu y trouves un écho renforce notre amitié.
tu as aussi des repères (la bretagne) et d'avoir bourlingué comme tu l'as fait t'a donné une ouverture d'esprit incroyable, un sens du partage qui s'en trouve décuplé et un esprit critique rare.
Amitié. profonde et riche.
PAT
Donc, Mr Meyraud a, enfin, fait le déplacement ? J'espère de tout coeur que c'est le cas, parce que je comprends ta fierté et ton désir d'être lu par tous ces gens si chers à ton coeur.
Je t'embrasse.
Et j'ai écrit ce texte pour le dire aussi.
je t'embrasse,
PAT
Sinon l'histoire de st Pé est l'histoire de milliers de villages en France. Bravo à ceux qui y réouvrent des commerces, envers et contre tous.......
Bises à toi!
Si tu passes par St Pé et que j'y suis à ce moment là : n'hésite pas !
Et tu as raison : l'histoire, le devenir de St Pé est semblable à celui de beaucoup d'autres.
Malheureusement...
Je t'embrasse.
PAT
PS : je lirai ton dernier opus dès que possible et ce soir, je lirai "la gare de Pommier"
Puisse ce texte te permettre de retrouver ton village à toi ! Je déteste les grandes villes : je préfère les petits villages. Question de tempérament assurément. A l'anonymat des grandes villes, je préfère la solitude des campagnes. Avec le paysage en plus
Et j'ai ma nostalgie se nourrit de la distance.
Amitiés,
PAT
Comme je te comprends ! Comme il est important de reconnaître ses racines ainsi que d’en être reconnu ! Si le monde entier se penche sur notre action, c’est très bien ; mais si les lieux qui nous sont chers expriment une fierté à nous soutenir et nous placer quelque peu en exergue, quelle formidable reconnaissance !
Quant aux petits villages isolés de notre si belle et profonde France, beaucoup ne sont hélas qu’une fenêtre sur un doux passé s’éteignant et résistant, laquelle fenêtre se referme insensiblement. Heureusement que des coups de projecteurs les rappellent à notre souvenir.
Des romans et des fictions de terroirs, de superbes et réjouissantes nouvelles, nonobstant leur mélancolie, telles La gare de Pommier ; Sous les Arcades ; Dernier café au Delirium… y participent par le talent de leurs auteurs, pour notre plus vif plaisir.
Merci pour ce beau morceau de poésie Pat.
Adishatz.
Excuse moi pour répondre tadivement à ton merveilleux commentaire, tout en intelligence et en sensiblité. il confirme, si besoin était, que nous partageons la même philosophie et une vision commune de ce monde dans lequel nous vivons.
Même attachement aux racines, aux villages isolés, à la nostalgie du passé.
Je suis fier d'être lu et compris de la sorte...
Merci encore.
Amitiés et adishatz !
PAT
PS : j'ai beaucoup de retard dans mes lectures. Je te lirai au plus tôt !
Amitiés,
Sandy
parfois je me demande si écrire est si important que ça au bout du compte.
parfois je me demande si écrire n'est pas vain.
parfois je me demande si je dois continuer.
ton commentaire est une réponse et m'encourage à poursuivre.
écrire pour les vivants et les morts. Toujours...
Amitiés,
PAT
Tu décris parfaitement ton attachement aux personnes de St Pé de Bigorre.
Les petits commerces qui ont fermé leur porte, restent gravés dans ta mémoire.
Ton voyage par la pensée me trouble.
Il m'arrive souvent de parcourir depuis ma chambre, une petite ville que j'aime.
Je l'ai revu au mois de mai.
Les rues, les maisons n'avaient pas changé, malgré presqu'un demi siècle d'absence.
C'était l'endroit de mon adolescence; de mes premiers émois.
Ce voyage par la pensée demeure très riche par des détails qui ne s'effacent pas, malgré l'érosion du temps qui passe.
Je fais un parallèle avec ton évasion mentale. J'ai vu un bar dont la porte était close, comme celle du "délirium".
J'ai reconnu le chemin qui menait à l'école. Il était identique à celui de mes treize ans.
La nuit, avec un certain bonheur, je flâne dans la ville, mais une certaine nostalgie m'accompagne.
Je suis heureux d'apprendre que "le sang des chaînes" enrichit la vitrine de la petite librairie, de ton village aimé.
Amitié.
dédé.
Ton commentaire me bouleverse par cet écho que tu y trouves à tes propres souvenirs...et je découvre cette nostalgie que je ressens derrière chacun de tes mots.
les lieux ont une âme, une mémoire et nous nous y attachons en souvenir du passé et du présent à venir.
Ils nous accompagnent dans notre vie de tous les jours. parfois, ils nous arrivent de nous y perdre, mentalement. Et quand nous revenons à la source, nous découvrons que rien n'a changé depuis notre "partir".
savoir que "le sang des chaines" est là-bas me remplit de fierté. ainsi, j'y suis toujours.
Merci encore DD pour ton commentaire. Et ce baume au coeur à te relire.
amitié.
porte toi bien,
Adishatz,
PAT
je te souhaite d'avoir particulièrement des retours sur ton livre de la part des gen
s de st pé dont tu parles avec tant de passion.
a +
yannick