Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT
TIERRA DE DOLOR
(EXTRAIT)
DANS LA COLLECTION "QUATRE LIGNES"
AUX EDITIONS LE SOLITAIRE
1.
Le trajet en voiture pour gagner notre hôtel à Argelès-sur-Mer avait altéré à jamais la lueur de nos regards. Un tapis de cendres recouvrait ce monde désormais dépouillé de ses couleurs par cette guerre, pire que toutes les autres car fratricide.
Cette terre d’Espagne, ma terre d’Espagne, ce pays qui n’était pas le mien, mais qui l’était devenu, après trois années de combat, était défiguré, exsangue, méconnaissable. Les « vainqueurs » avant de se reposer voulaient achever leur Croisade, parapher leur triomphe dans un ultime bain de sang. Alors, insatiables, ils traquaient les « vaincus » pour exhiber leurs dépouilles à ceux qui resteraient là.
L’exode auquel nous assistions se déroulait sous nos yeux sans que nous puissions y changer quoi que ce soit.
À travers nos pupilles brûlées par cette détresse sans nom, les scènes, plus poignantes les unes que les autres, se succédaient au fur et à mesure que nous avancions.
Les souvenirs que nous garderions de ces journées terrifiantes seraient à jamais frappés du sceau de la douleur. Pas celle, fulgurante, qui ne dure qu’un instant. Non, celle qui vous ronge, qui s’invite chaque jour et ne vous lâche jamais. Vous la chassez, mais toujours elle revient. Elle s’installe. Durablement. Et vous n’y pouvez rien.
Tomàs, notre chauffeur, se frayait avec difficulté un passage au milieu de foule. Nous étions le plus souvent à l’arrêt. Nous serions en retard, mais cela n’avait plus guère d’importance. Nous avions cessé d’observer depuis longtemps le cadran de nos montres. Les moindres repères étaient abolis. Les heures s’éparpillaient, le temps se disloquait et ne signifiait plus rien. Il se perdait dans des méandres aux frontières indéfinies.
Témoins muets et impuissants, la tristesse broyait nos cœurs. Notre vue se teintait de voiles noirâtres au fur et à mesure que nous progressions dans cette marée humaine, digne et silencieuse dans sa fuite en avant.
Des milliers de personnes, exténuées et affamées, fuyaient l’avancée des troupes nationalistes. Acculée, l’angoisse chevillée au corps et la peur au ventre, la foule se déversait en flots ininterrompus pour déferler sans discontinuer sur les routes.
Dans le véhicule, nous étions oppressés et désemparés.
John, du « New York Times », si débonnaire habituellement ne desserrait pas les lèvres. Assise côté passager, Juliet était livide. Elle n’avait pas prononcé un seul mot depuis notre départ. Elle fixait les flocons qui s’écrasaient sur le pare-brise. Les essuie-glaces s’acharnaient à les chasser inlassablement comme pour ne rien nous dissimuler de cet enfer.
Seul Josef, reporter pour l’agence Magnum, mitraillait la foule avec son appareil photo, un Leica 250 auquel il tenait plus que tout au monde.
La « Retirada », la retraite avait débuté et avec elle, toute la souffrance du monde se déversait sur les chemins sinueux et abrupts, dans un torrent de larmes, de peur et de colère.
soutien ô combien important !
Comme tu l'as noté, j'ai choisi un point de vue extérieur. le narrateur est un journaliste, un reporter et je trouvai cet angle d'approche plus intéressant. je compte publier un jour un article plus technique, sur la différence entre le "je" et le "il" en terme de narration...je pars découvrir ton commentaire suivant !
merci encore !
amitié
PAt
Il est vrai qu'une guerre fraticide est plus horrible que les autres.
L'exode de la population fuyant devant les troupes franquistes, est décrite d'une manière émouvante.
Les flocons de neige s'écrasent sur le pare brise, alors que le temps s'arrête sur ce drame.
Le texte retrace la douleur de tout un peuple, pendant la longue marche sur les chemins abruptes du massif pyrénéen.
Grâce à la précision des mots, le lecteur imagine la scène, de toute cette souffrance humaine.
Amitié.
dédé.
les amis sont au rendez-vous pour "Tierra de dolor" et je suis fier de l'intérêt porté à cette nouvelle.
je voulais écrire la souffrance de l'exil, montrer sans en faire des tonnes. dans mon esprit, je voulais que le lecteur soit à la place de ce reporter mais finisse par ressentir ce qu'il voit.
ton commentaire me rassure sur le but atteint.
merci pour ton encouragement et tes commentaires que je savoure toujours avec grand intérêt !
amitié.
PAT
D'emblée, nous y sommes. Nous voilà au coeur de ce drame humain qui se joue en ce début 39 sur la frontière. Cette séquence d'ouverture me semble très réussie. Je lui trouve un déroulé cinématographique, visuel, de bonne pertinence ici grâce à ta grande sûreté et maîtrise de la narration. De fait, toute cette âpreté, cette désolation qui s'abat sur cette scène si bien rendue passe remarquablement dans le choix de cet oeil extérieur... celui du narrateur, correspondant de guerre. Et là, d'ailleurs, je relève ce point, sans doute peu négligable: le seul témoin à poursuivre obstinément son travail, malgré le saisissement qui s'empare de toute l'aquipe de presse (narrateur inclus): le photographe au Leica. Le seul à "mitrailler" pour fixer à jamais l'image, les regards hébétés, si riches de sens et d'épreuves, de tous ces réfugiés de la Retirata. L'instantané saisissant la scène brute, dans le mouvement même (oul'immobilité forcée) avant que les mots ne viennent sous la parole, sous la plume (récit. le narrateur, comme les autres, fixent déjà la scène dans sa mémoire)... Cette guerre d'Espagne est bien du reste la matrice du reportage, et singulièrement de la phototraphie ( voire du film) de guerre... Je cours lire la suite.
j'ai découvert la pluie de commentaires que tu as laissée à une heure tardive et j'ai lu avec avidité (tu t'en doutes !) ce que tu en as pensé.
Je vais donc suivre ta lecture et répondre au mieux à tes commentaires qui ont bien cerné ma démarche et donc me rassure. Cette partie m'a pris beaucoup de temps. Au départ, elle faisait trois pages mais je l'ai élagué, réduite le plus possible....
Les premières phrases d'une nouvelle sont toujours difficiles. dans un récit court, elles doivent retenir l'attention. cette première phrase m'est venue d'un coup. je ne sais pourquoi.
je voulais que cette scène soit visuelle et le narrateur voit pour nous en quelque sorte, nous raconte ce qu'il voit. je suis content de noter que ta pertinence à remarquer que le seul à réagir est le photographe.
je cours répondre à ton deuxième commentaire !
Mes coms' suivent. Ecriture magnifique.
merci pour ton compliment quant à mon écriture...je rougis...
bonne semaine. PAt
"Tierra de dolor" est une nouvelle sur l'Espagne, cette tragédie qu'a été la retirada et qui au moment de l'écrire me hantait, me hante encore et me hantera longtemps.
A très bientôt !
Bonjour Pat,
Avec brutalité, les gendarmes ainsi qu'un détachement de tirailleurs sénégalais tentent de canaliser la foule.
Par fierté, des gestes de réconfort sont refusés par les malheureux fuyards.
Les femmes et les enfants sont séparés des hommes. Les réfugiés sont dirrigés vers des hangars ou des wagons, comme du bétail.
Les journalistes sont hébergés à l'Hotel.
Le drame qui se déroule marque l'un d'entre eux qui a des remords de ne pouvoir rien faire. Cette impuissance face au désespoir de la population, le poursuit jusque dans sa
chambre.
Le texte est chargé d'émotion. Il plonge le lecteur au sein de cette dramatique période de l'histoire Espagnole.
Le récit est traité avec un réalisme surprenant.
Amitié.
dédé.
bonjour DD et merci ! je suis gâté avec "tierra de dolor" moi qui craignais des retombées négatives...
le réalisme dont tu me complimentes est très important car je voulais que, 70 ans après, cela fasse VRAI, tout en écrivant avec mon style !
je suis rassuré car il semblerait que j'ai réussi !
amitié
PAT
Bonjour!
Il y a quelquechose de terrible que tu retranscris fort bien : la position des journalites, préservés puisqu'ils vivent les événements en tant que spectateurs du drame, honteux forcément bien
qu'ils puissent alerter les consciences en tant que témoin...
Bonjour Sandy !
Je dévore tes commentaires, joyeux, reconnaissant et attentif !
j'attache toujours une grande importance à ton avis !
Cette nouvelle est axée sur la valeur du témoignage, sur l'engagement, sur la culpabilité à ne rien pouvoir faire...et ton commentaire le décrypte avec pertinence.
Comme si tu y étais vraiment. Comme si tu avais vécu ces moments tragiques. Les journalistes à l'époque devaient être tout aussi horrifiés... Des cohortes d'espagnols éreintés de fatigue, dans le
froid, la neige, fuyant l'horreur et sans nul autre choix que celui d'être englutinés dans des camps construits à la va-vite...le début d'une autre horreur...
Tu décris superbement cette tragédie, Pat, en alliant aussi parallèlement l'histoire des journalistes français, avec leurs "problèmes" si minimes à côté...
Bonjour mel ! je suis chanceux devant cette pluie de commentaires déposés sur "tierra de dolor" et je suis fier des réactions qui arrivent...
Ton commentaire me réjouit quant au réalisme que j'ai voulu insufflé dans cette nouvelle et que tu mets en avant. j'ai axé cette nouvelle sur la valeur du témoignage alors ce que tu m'écris me
fait oublier les questions que je me posais sur la qualité de "tierra de dolor"
(eux)"là-bas et moi ici"... un drame de conscience, oui, et de grand sens dans ce passage remarquablement évocateur. Jusqu'où l'engagement du reporter de guerre? surtout dans toute la dimension d'un conflit considéré ici - bien vu - à proportion d'une "tragédie antique"? L'âge des extrêmes et des stratégies d'anéantissement (au XXème siècle, et ici ce même conflit espagnol) postule dramatiquement cette situation d'impuissance du journaliste témoin immédiat, tenu à bonne distance et dans l'incapacité matérielle de secourir les victimes. Ces scènes très suggestives portent cette question, dans l'aisance et la force de ton écriture. On imagine ici encore la sûreté et l'ampleur de la documentation pour décrire le drame, le sort de ces réfugiés si mal accueillis, voués immédiatement aux parquages... et bientôt ceux, honteux d'Argelès, Saint -Cyprien, Gurs, etc. Et côté parquage, justement, on "parque" aussi mais à l'hôtel, à l'écart, ces mêmes correspondants de guerre (résonances, résonances... nos "pools de presse" contemporains sur tous théâtres opérationnels, dûment choisis et sélectifs, avec filtrages et "circuits guidés" sous autorités)... Allez, la suite...
Merci Christian pour ce précieux commentaire et cet essentiel que tu écris et que sous-tend "Tierra de dolor". Il est rassurant de noter comme tu lis à travers ce que j'écris et ce que je veux suggérer dans cette nouvelle est éclairé avec pertinence. la place du "témoin" est au coeur de cette nouvelle en effet. comment réagir, être objectif quand on a pour rôle de témoigner. et la difficulté à ne pas s'impliquer émotionnellement. dans "Grau de gandia", la guerre était vue de l'intérieur. ici, j'ai voulu un regard étranger, du moins dans la première moitié de cette nouvelle..
Ce choix est finalement très judicieux dans cette seconde partie, il te permet de renforcer le dénuement et la détresse des réfugiés. des sinistrés de la guerre civile. Il te permet aussi de jeter un regard clair sur le comportement des francais. Je passe à la suite.
merci Thierry. ta remarque est importante car tu pointes avec ta plume ce que je voulais signifier, mettre en avant. d'où le choix de l'angle narratologique...
Amitié
Thierry