Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT

LES AVENTURES DE JACQUES GILBERT (VII)

DISPARITION GRADUELLE D'UNE IMAGE

- 10ème partie -

6. Jacques

Je ne suis pas du genre violent. A l’agressivité physique, aux coups de poings et aux armes, j’ai toujours préfèré le dialogue, la patience et la tolérance.
Je n’ai pas trop de mérite et je n’en tire aucune gloire particulière. Quand tu n’es pas en mesure de distribuer des gifles mieux vaut savoir fermer ta gueule pour ne pas prendre de risques inutiles. Je me le répète tous les jours en me mettant tout nu devant le miroir de ma salle de bains pour vérifier le bien-fondé de ma philosophie protectionniste.
Je n’ai pas des épaules de déménageur, je suis plutôt fluet et je n’ai jamais cherché à ressembler à Monsieur Muscles. Aussi, je n’ai jamais vraiment eu d’autres choix que de présenter un visage affable et compréhensif à ceux qui voulaient me corriger après que j’eus proféré à leur encontre une réflexion acerbe ou une remarque désobligeante.
Dès l’école maternelle, j’ai su quand arrêter de taquiner mes camarades dans la cour de recréation. J’ai vite appris à me taire si je pressens que j’ai dépassé certaines limites. Même si je lutte de toutes mes forces contre cette nature ironique qui revient parfois au galop et que j’ai du mal à brider.
Sauf qu’aujourd’hui, j’ai dérogé à cette règle sacrée.
Des cons, j’en ai croisés un grand nombre. Il en existe une variété incroyable et le nombre de catégories à créer pour les classifier serait vite inchiffrable si d’aucun était tenté de se lancer dans cette aventure périlleuse. Je ne m’indigne plus devant le spectacle de la bêtise humaine. Je m’en accommode et pour me réconforter, dans les moments de doute, je songe souvent à cette phrase d’Ernest Renan : « La bêtise humaine est la seule chose qui donne une idée de l'infini ».
Sauf qu’aujourd’hui, ma patience a atteint son seuil de tolérance.
Et je me suis enfoncé dans la merde tout seul.
Soit : je reconnais mon manque d’objectivité et l’accueil que je comptais réserver à Boris était marqué du sceau de la subjectivité la plus manifeste. Il n’en demeure pas moins que je ne dois pas m’en servir d’excuses.
Nous partions tous les deux sur de mauvaises bases pour nouer une relation fraternelle. Je ne me voyais pas le serrer dans mes bras ou lui donner l’accolade quant il a franchi le seuil du chalet. Lui lancer en guettant fièrement l’approbation de mes comparses : « J’imaginais que tu avais une sale tronche mais même en rêve, je n’aurais jamais pensé que tu étais si laid » n’était pas à posteriori une idée lumineuse.
Mais mon amour pour Félicie m’aveugle et a semé le trouble en moi.
J’ai oublié mes préceptes, cette sagesse qui m’a évité bien des ennuis quand j’ai rencontré des mecs plus baraqués que moi.
Car Boris est grand. Car Boris est une force de la nature. Car à côté de lui, Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger  sont des gringalets.
Il est arrivé au volant d’un 4X4 boueux qu’il a garé devant le chalet en se servant du frein à la main. Il est descendu en rugissant, vêtu d’un tee-shirt moulant et d’un treillis militaire. Il a refermé la portière comme une brute pour faire le maximum de bruit et signaler ainsi sa présence. A l’intérieur, tout le monde s’est précipité et s’est bousculé pour lui ouvrir la porte. Je me suis retenu pour ne pas leur botter le derrière. Félicie s’est approchée de moi et son regard avait une dureté que je n’avais jamais discernée jusqu’à ce jour. Pour me donner bonne contenance, je me suis mis à chantonner « Siffler sur la colline «  de Joe Dassin. J’avais les mains moites et je me frottais les paumes sur mon jean. Une phrase d’Alain Prost, le champion de Formule 1, s’est imposée à moi : « Il existe une peur qui émerge de la conscience et qui découle de l'instinct de conservation. Elle doit exister. Et puis, il y a la peur qui paralyse et qui fait perdre les dixièmes de seconde. Celle-là doit disparaître. » Ma seule référence pour me réconforter en ce moment terrifiant était Alain Prost. Preuve irréfutable que je n’étais pas dans mon assiette.
Boris a inspecté le chalet avec maniaquerie, regardant sous les meubles, passant la main sur la toile cirée de la table où nous prenions nos repas, en quête de miettes de pain oubliées. Pendant, cinq minutes, il  a poursuivi son tour du propriétaire sans prononcer un mot, s’arrêtant par instants, ouvrant les placards et s’accroupissant pour regarder sous l’évier. Malgré sa corpulence, il avait des mouvements de ballerine. Puis, satisfait, il est revenu vers nous et nous a passé en revue sans laisser paraître aune émotion. Puis d’une voix rauque, il a prononcé son verdict :
« Parfait. Camarades, je vous félicite. La révolution ne supporte pas le désordre. Vous avez intégré ce concept et c’est plutôt bon signe. Le chemin que nous allons parcourir ensemble n’en sera que plus aisé ».
Des soupirs de soulagement sont sortis des poitrines mises à rude épreuve par l’angoisse. « Saint-Just » se frottait le ventre d’un air satisfait. Louis XVI et Guillotin se félicitaient chaleureusement. Félicie n’avait pas bougé et la froideur avait cédé sa place à une moue dégoûtée. Elle haussa les épaules puis fronça les sourcils.
Puis Boris s’est  approché de nous et, comme un homme politique en campagne, a serré les mains qui se présentaient à lui. Sauf la mienne. Je restais immobile et je sentais une crampe au bout des orteils de mon pied gauche. Et c’est à ce moment-là que je lui ai sorti en guise de salutation :
«  J’imaginais que tu avais une sale tronche mais, même en rêve, je n’aurais jamais pensé que tu étais si laid ».
Je ne sais pas ce qu’il m’a pris.
Parfois, la vie c'est bizarre comme le dirait mon ami Cambouis.


11ème partie
Jeu 18 déc 2008 3 commentaires
Excellent, le Jacques qui ne peut s'empecher de faire un mot d'esprit devant la bete de Boris. J'ai ri.
Thierry

P.S. pour les cons, je me fends d'une citation de De Gaulle quand un journaliste criait "Mort aux cons" pendant une conférence de presse.
Le grand Charles ne se démontait pas et répondait : "Vaste programme"
Rire
Thierry Benquey - le 06/01/2009 à 12h02
Bonjour Thierry et merci pour cette citation magnifique de De Gaulle. je l'utiliserai dans la prochaine aventure de Jacques...
Amitié.
PAT
PAT DE BIGORRE
ah, ah,ah...  je rajouterai : "quand les cons voleront, Boris sera chef d'escadrille!!!"
sandy - le 07/01/2009 à 23h13
RIRES !
chef d'escdrille...oui mais alors au minimum !
PAT DE BIGORRE
Bonsoir Pat,

     Si Sylvester et Arnold sont des gringalets par rapport à Boris, alors j'ai peur pour Jacques, et même pour son ami Cambouis.
     Par sa phrase suicidaire, au sujet de la tronche du chef, je trouve Jacques bien téméraire.
     L'écriture est toujours aussi drôle, et je m'attends au pire, pour la santé physique du fluet amoureux des livres.
     La tension monte en parallèle avec le suspens qui rôde.
     Le lecteur attend l'accrochage inévitable, entre la brute et le pacififiste révolté.
     Amitié.
     dédé.     
     
ddlaplume - le 08/01/2009 à 18h32
Bonjour DD et merci pour tes rires que j'entends d'ici !
dans peu de temps, ça va cogner entre boris et jacques !
amitié
pat
PAT DE BIGORRE