Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT



MORT POUR LA FRANCE !


Découvrez un extrait de "Mort pour la France !",
nouvelle que vous pourrez découvrir  dans mon futur recueil :

"Le sang des chaînes"
à paraître au mois de septembre 2009

aux Editions Le Solitaire




MORT POUR LA FRANCE !
 
« 1.

Le déluge de feu déversé par l’artillerie et les batteries d’obusiers s’offre sa première pause depuis une semaine.
Je ne supporte plus ce bruit assourdissant, répétitif, déchirant ; je ne supporte plus ces balles qui fusent et qui dévorent la pénombre; je ne supporte plus ces grenades qui explosent dans un écho de tonnerre.
Je voudrais être ailleurs : pour revivre et espérer à nouveau.
Sur plusieurs kilomètres, la vie a été chassée et le sol n’est plus qu’une longue répétition d’entailles et d’anfractuosités remplies de débris humains et de chevaux éventrés.
Je suis exténué, je suis brisé, j’ai la peur au ventre et je ne me souviens plus à quoi pouvait ressembler un arbre.
Vivant parmi les morts. Mort parmi les vivants.
Les barbelés défigurent le vaste no man’s lands qui nous séparent des tranchées ennemies. Les corps de ceux qui ont été fauchés lors du dernier assaut sont éparpillés un peu partout, attendant que l’on vienne les chercher pour leur offrir une sépulture décente.
Les champs paisibles où nous avons creusé nos tombes ont été défigurés par la folie humaine. Rien ne repoussera avant plusieurs années.
Si un jour, cette guerre finit.

Nous bouffons de la boue jusqu’à plus faim et nous la dégueulons ensuite en flots brunâtres qui recouvrent les excréments dans lesquels nous pataugeons. Nos tripes vidées, elle continue à pénétrer en nous par la bouche, les oreilles et le nez. Elle recouvre nos visages, nos pantalons, nos vareuses trempées de pluie visqueuse, nos godillots troués. Elle se plaque sur nos visages exténués, s’incruste dans nos barbes hirsutes, se collent sur nos cheveux crasseux. Nous avons fini par nous accoutumer à elle, à cette odeur âcre de terre qui se mêle à la puanteur des cadavres qui pourrissent au fonds des crevasses ou accrochés aux fils acérés des barbelés.
Je suis un soldat parmi tant d’autres, plongé dans la multitude des victimes anonymes, broyées par cette machine infernale qui n’est jamais assez repue de vies humaines.
Le village dans lequel j’étais instituteur n’est plus qu’un souvenir brumeux auquel je me sens étranger et dont les contours sont devenus flous.
Dans l’enfer des tranchées, au milieu des rats, infestés par les poux et la vermine, en attendant de crever à des centaines de kilomètres de chez nous, nous nous soûlons à mort avec une gnôle infecte qui nous détruit les boyaux et déchiquette nos cerveaux.
Pour oublier les blessés abandonnés qui agonisent à quelques mètres de nous, suppliant dans un râle rauque de les achever. Pour ne plus penser au prochain assaut inutile qui laisse à chaque fois, dans une orgie furieuse de mitrailles et d’obus, la moitié d’entre nous déposer leur obole à la terre engorgée de sang.
Pour chasser les visages de nos femmes et enfants, de nos frères, sœurs et parents qui, à l’arrière, guettent avec avidité le passage du facteur, le cœur serré par l’angoisse, ignorant si la lettre qu’il leur remettra apportera le deuil ou l’espérance.
La Mort nous scrute : tapie au détour d’un boyau, prête à bondir sur nous en arborant le drapeau tricolore pour nous encourager au sacrifice. Elle nous est devenue si familière que nous conversons avec elle dans les moments d’ennui, en attendant qu’elle accroche à nos plastrons la croix de guerre à son effigie.
Nous guettons les ordres des généraux ventripotents et incompétents qui, dans un salon feutré et au milieu de la fumée de leurs cigares, élaborent des tactiques insensées en lissant les poils de leur moustache et en nous traitant de lâches.
Ce ne sont pas les malheureux Justin, Auguste et Charles, mes amis, qui auraient dû périr sous les balles allemandes mais ces ordures de Joffre, de Foch, de Pétain, de Nivelle qui se sont succédés à la tête de la Grande Armée Française. Dans leur état-major, les généraux sont installés bien à l’abri, à trente kilomètres du front. Adossés à la massive cheminée devant laquelle ils se réchauffent le cul, ils élaborent des offensives vaseuses et pestent contre cette peureuse chair à canon qui pourrait compromettre une future promotion. Entre deux gueuletons et une verre de cognac, ils déplient et consultent une grande carte qu’ils étalent sur un bureau trop petit ».

Jeu 18 jun 2009 39 commentaires
C'est terrible ce recit, on dirait " Les croix de bois" de Roland Dorgelés, j'en ai la chair de poule!!!
jean georges - le 21/11/2008 à 01h45

Merci Jean-Georges pour votre commentaire.

La comparaison m'honore...j'ai lu "Les croix de bois" il y a longtemps et j'avais été marqué par ce roman. Pour "Mort pour la France", je n'ai rien lu comme roman sur cette période. pour ne pas être influencé. mon travail d'écriture s'est nourri de recherches documentaires.

A très bientôt et merci pour le commentaire.

PAT DE BIGORRE

Bonjour Pat,

        L'auteur décrit l'horreur de cette guerre avec un réalisme poignant.
        La mort cueille des vies avec une brutalité ignoble. Au hasard, elle frappe ses proies et les disloque dans le bourbier des tranchées.
        Les soldats, coscients de cette sinistre sélection, vivent, tapis dans la boue.
        Le narrateur dénonce violemment le confort des généraux qui prennent les décisions.
        Il n'a pas tort.
        Amitié.
        dédé.
           
 
       

 

ddlaplume - le 21/11/2008 à 05h59

Bonjour DD et merci pour ton commentaire bienvenu. Car cette nouvelle a été difficile à écrire (sujet, peur de la redondance...). Aussi, ton commentaire me rassure quant à ma démarche !

Amitié.

PAT

PAT DE BIGORRE

D'emblée, par ton sens inné du récit, par la force d'évocation que tu imprimes et qui fait un bel écho à bien des témoignages (maints récits de combattants), nous y sommes, avec le narrateur, dans cet enfer, sous ce "déluge de feu" qui caractérise si bien, d'entrée de jeu, toute l'atrocité de la "Grande Guerre". Et je pars découvrir la suite...

Christian - le 22/11/2008 à 13h52

Merci Christian pour ton commentaire qui me rassure en me démontrant que ma démarche ne s'est pas engluée dans la boue des tranchées...

merci pour tes compliments, si importants et si chaleureux !!!

Amitiés,

PAT

PAT DE BIGORRE
Bonjour Patrick
Comment fais tu ca ?
Il est possible qu'en le faisant tu fasses grand mal à ton référencement google.
Amitié
Thierry
Thierry Benquey - le 28/01/2009 à 13h04
Bonjour Thierry !
Tu me déconseillerais donc de reposter en changeant juste la date ? J'attends ta réponse avec une vive impatience...
Amitié.
PAT
PAT DE BIGORRE
Non, je ne savais pas pour la date. Je ne sais pas non plus si elle a une influence sur l'index google. Donc en principe si tu ne changes pas l'adresse de l'article cela devrait etre sans problèmes. Enfin je crois, va voir sur wenrankinfo si tu trouves quelque chose sur la date sur les forums. Mais je pense que cela devrait bien se passer. En tout cas c'est une bonne idée de réactualiser.
Amitié
Thierry
Thierry Benquey - le 28/01/2009 à 14h18
Bonjour Thierry !
Je confirme : changer la date ne change rien au référencement et me permet de reposter certains textes.
merci pour ton conseil
PAT DE BIGORRE

Bonjour Pat,

        Cette terrifiante guerre faisait subir des traumatismes intolérables aux soldats.
        Les conditions de vie étaient extrêmement difficiles.
        S'ajoutaient à ces drames des fusillades totalement injustifiées, pour servir d'exemples.
        Ces faits seront d'ailleurs  l'une des hontes de cette guerre.
        L'auteur dénonce ces atrocités avec une grande sensibilité, et fait un grand travail de mémoire, pour les malheureux  disparus.
        Amitié.
        dédé.

  ddlaplume le 23/11/2008 à 08h13

Bonsoir DD et merci pour ce poignant commentaire, plein de sagesse et de révolte contenue. Merci pour les magnifiques compliments que je lis en rougissant mais non sans fierté...

Amitié.

PAT

Réponse de PAT DE BIGORRE le 26/11/2008 à 22h12
DD La Plume - le 05/06/2009 à 13h34
Bonjour Patrick
Je viens de lire sans une pause les deux premières parties de mort pour la France et j'ai apprécié cette lecture. Pour plusieurs raisons, l'une technique est celle de l'auteur qui trouve un sujet de comparaison et s'en réjouit. La différence de traitement correspond bien à la différence de style et pendant que je te lisais, je ne pouvais m'empecher de penser. Tiens, comment aurais-je tourné cette phrase, comment aurais-je approfondi cette idée. Un instant d'intensité que tu m'as offert là.

Le lecteur maintenant a particulièrement apprécié la dichotomie entre le monde du cauchemar, le front et le monde du reve, l'arrière. C'est une particularité de cette guerre que d'avoir véritablement créé deux mondes et ce malgré tous les efforts de propagande ou peut etre à cause de ceux-ci. Le seul lien entre les deux mondes était quelques images volées ici ou là, des images reconstruites aussi, des mises en scène héroiques ou patriotiques où les seuls cadavres étaient ceux de l'ennemi. Ou bien encore des mots sur une feuille de papier, des mots aptes à passer la censure militaire.

Tu as très bien rendu cette déchirure entre les gens et j'ai beaucoup apprécié le passage sur l'arrivée des nouvelles recrues, ceux que les fameux généraux envoyaient au front en estimant que les pertes seraient de 65% à la première charge.

J'attends la suite avec impatience. Tu sais quoi, j'aimerais écrire quelque chose avec toi non plus sur la guerre, mais sur l'après guerre et ses années folles, folie qui résultait de la folie meurtrière. Ceux qui étaient artistes et qui exprimaient cette violence dans leur art, ceux qui devinrent des truands, ceux qui par un miracle inexplicable se contentèrent de reprendre la vie de tous les jours mais pas celle des nuits là où hantent les cauchemars, comme ton grand père justement.

Amitié
Thierry
Thierry Benquey le 20/11/2008 à 10h37

Bonjour Thierry et merci pour ce beau et long commentaire ! j'apprécie ton commentaire avisé de grand auteur et celui du lecteur fidèle dont le regard et le ressenti importent tant pour moi...

je suis très inquiet par rapport à cette nouvelle. je suis heureux de l'avoir écrite, comme un devoir de mémoire en quelques sorte mais je me demande si j'ai réussi à écrire vraiment ce que je voulais écrire...d'un côté, j'ai peur de m'être planté mais en même je m'en fous. C'est la première fois que ça me fait cet effet. la diffulté et l'ampleur du sujet sûrement...ai-je été à la hauteur ? l'avenir le dira...

Je suis partant pour écrire une nouvelle à quatre mains ! nos styles et nos personnalités se compléteraient je crois à merveille !

Nous en parlerons "hors-blog" si tu le veux bien !

Encore merci.

Amitié.

PAT

Réponse de PAT DE BIGORRE le 20/11/2008 à 17h2
Thierry Benquey - le 05/06/2009 à 13h35
Hello Pat,
Oui terrible. Je dois avouer que j'en sais beaucoup plus sur la deuxieme guerre mondiale et donc il est tres interessant de decouvrir ta vision de cette premiere guerre. A suivre donc...
Bises
Seb
Seb le 20/11/2008 à 10h00

Bonjour Seb et merci pour ta visite !

Oui, tu as raison de préciser que c'est ma vision de cette guerre, envisagée sous un angle particulier. Pour tout t'avouer, de plonger dans cette horreur m'a épuisé...j'ai l'impression étrange d'avoir participé à 14-18...j'étais avec eux dans les tranchées...j'espère juste avoir réussi à restituer la vie des poilus...je suis inquiet pour ça.

Je t'embrasse,

PAT

Réponse de PAT DE BIGORRE le 20/11/2008 à 17h21
Seb - le 05/06/2009 à 13h36
terrible début, terrible description! Et si bien énoncée ...
Aussi j'en profite ua passage, dans la lecture des "anciennes" nouvelles : 'la lettre' --> une grande réussite!
 gdblog le 19/11/2008 à 21h52
Merci GD, merci...
Ton commentaire tombe bien car quand je mets en ligne une nouvelle "nouvelle", toujours cette inquiétude, ces doutes...
Je suis ravi que tu aies apprécié "la lettre". c'est la première nouvelle que j'ai écrite, il y a un an et demi...
Merci pour ton passage et encore une fois pour ton commentaire !
amicalement,
PAT
Réponse de PAT DE BIGORRE le 19/11/2008 à 22h01
GDBLOG - le 05/06/2009 à 13h36
bonjour Patrick, cette nouvelle démarre fort; l'effroyable vérité qu'il faut avoir au moins entendue une fois nous est livrée avec talent. je ne me suis jamais trop penché sur la grande guerre et je te suis  pour apprendre sur cette boucherie. même la permission, qui permet au lecteur de souffler un peu, n'apporte plus le réconfort attendu.
Bravo pour accomplir avec talent le devoir de mémoire.
amitiés
yannick le 19/11/2008 à 17h59
merci Yannick pour ton commentaire qui permet à cette nouvelle de vivre ! j'écris sur des sujets qui me passionnent depuis longtemps (la guerre d'espagne, les cagots, le romantisme allemand...) et la 1ère guerre mondiale en fait partie. Même si je suis attaché à la réalité historique sur laquelle je me documente et sur laquelle j'ai beaucoup lu, cela n'en demeure pas moins ma vision avec la part de subjectivité inhérente à toute écriture.
A très bientôt !
Amitiés,
PAT
Réponse de PAT DE BIGORRE le 19/11/2008 à 22h10
Yannick - le 05/06/2009 à 13h38