Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT


Monsieur Joseph


Son nom est Ta Noc Giao mais ici tout le monde l’appelle Monsieur Joseph.
Personne n’a jamais su m’expliquer le pourquoi de ce nom.
Son âge est une intrigue. C’est bien connu, « les asiatiques font toujours plus jeunes, on a l’impression qu’ils ne vieillissent pas ».
De son passé, il n’en parle que très rarement. Il l’évoque, pudique et soucieux de ne pas déranger.
Il parle de son pays qu’il a dû fuir.
De membres de sa famille, massacrés.
De la répression.
Des boats-people.
Des pirates qui vous prenaient le peu que vous aviez.
Des garde-côtes impitoyables.
De la peur.
De la faim.
Des noyés.
Et de la France qui l’a accueilli.
Son sourire discret et son regard bienveillant vous feraient presque oublier l’horreur qu’il a vécue.
Il préfère évoquer sa collection de pierres sur laquelle il est intarissable.
On y a trouve des agates, des jaspes, des calcites, des pierres de lune, des dolomites, des quartz...Chacune a son histoire et sa seule évocation donne lieu à de nombreuses anecdotes.
Puis sourcilleux, il évoque l’alarme qu’il a installée au cas où des voleurs s’aventureraient chez lui. La rareté de certaines pièces pourrait attirer la convoitise.
Son appartement est devenu même un musée. Une statuette de la Sainte Vierge vous accueille à l’entrée. Il l’a vu pleurer. Certaines religieuses italiennes s’ont même venues se recueillir. Oui mais voilà, Lourdes n’est pas loin et la concurrence est rude.
L’été, quelques touristes viennent, intrigués par les petits papiers qu’il a scotchés sur les vitrines des commerçants en guise de publicité :
« Collection unique en France de pierres rares et précieuses. Téléphoner au 05.62….pour prendre RDV ».

Au collège où il était surveillant, tout le monde l’adorait, Monsieur Joseph.
Pendant la récréation, les enfants s’agglutinaient autour de lui. Il leur révélait des secrets incroyables, exécutait des tours de magie qui ravissaient les plus incrédules, lisaient l’avenir en parcourant les lignes de vos mains.
Avant d’arriver en France, il avait été entraîneur de ping-pong. Ceux qui se risquaient à ne pas le croire en essuyaient les frais lorsqu’ils osaient le défier dans ce sport.
Ses services énigmatiques, sa vitesse d’exécution phénoménale et les rires qui ponctuaient ses smashs en ont vexé plus d’un.
Mais en étude, le silence régnait. Un autre Monsieur Joseph, au masque imperturbable,  surveillait les rangées de table, passant et repassant dans les allées, les bras dans le dos, à l’affût du moindre frémissement. Il pouvait se montrer aussi sévère dans ses punitions que facétieux dans les contes qu’il inventait le mercredi, pour rendre le sourire aux pensionnaires éloignés de leur famille.
Son imagination n’avait pas de limites pour occuper les jours de pluie.
Concours de dessins, jeux de société dont il revisitait les règles…Il distribuait aux vainqueurs des chocolatines, payées sur ses propres deniers.

Il a parcouru les quatre coins du monde et les photos sont là pour vous le prouver. « Sauf la Russie… ça jamais !». Le Canada, les Etats-Unis, l’Australie, l’Irlande…
Il vous glisse parfois, entre deux clichés, une confidence qui sonne comme un souhait : revenir chez lui, avant de mourir. Mais au ton de sa voix, vous savez qu’il n’y croit pas vraiment.
Puis il se lance à nouveau dans des explications détaillées sur tel monument, telle ville et vous offre une photo de lui en guise de souvenir.
Il adore être pris en photo, Monsieur Joseph, sa seule coquetterie. Lors des voyages scolaires, certains plaisantins, auxquels il confiait le soin de l’immortaliser sur la pellicule, cadraient avec un malin plaisir ses pieds.
Monsieur Joseph ne voyage plus.
Sa petite retraite ne le lui permet plus.
Ses vacances, Monsieur Joseph les passe maintenant au camping de Peyrouse, à 5 km d’ici. Son emplacement est réservé d’une année sur l’autre. Il plante sa tente, pas loin du gave de Pau, reste au milieu des touristes, du lundi au vendredi, puis rentre chez lui en vélo pour le week-end.

Il loue pour une somme modique le logement de fonction que mon père occupait, lorsqu’il travaillait au lycée comme Intendant.
J’y ai vécu jusqu’à mes 12 ans, avec mes parents et ma sœur alors, cela est un peu bizarre pour moi.
Le lycée a fermé et monsieur Joseph est le seul à y vivre maintenant. Un peu comme s’il en était le gardien.

Chaque fois que je le croise dans la rue, il se trompe de prénom. « Bonjour, Christophe, comment vas-tu ? », « Alors, Frédéric, en vacances ? », « À bientôt, Christian, et bonne journée ! ».
S’il disait "Patrick", je trouverais cela curieux.

Un jour, comme les autres, il partira.
Alors j’écris pour que son souvenir ne se perde pas.

Pour lui, surtout, mais aussi peut-être un peu pour moi.

Patrick FORT 2008 Tous droits réservés



Sam 11 avr 2009 19 commentaires
Certaines personnes restent les gardiens éternels de tels souvenirs...L'endroit en restera imprégné jusqu'à la nuit des temps...
GEHBAUER - le 17/03/2008 à 10h37

Bonsoir Patrick,
  Merci de nous rappeler ces hommes exilés (comme Monsieur Joseph) qui ont subi des atrocités.
  Avec une grande discrétion et une remarquable intelligence, ils ont rejoint la société française en respectant scrupuleusement les règles de la république.
  Un seul espoir les fait vivre, celui de retrouver leur mère patrie.
  Beaucoup de délicatesse et d'humanisme dans ce texte.
  Amitié.
  dédé.

ddlaplume - le 14/07/2008 à 18h27
Merci de nous présenter ce monsieur qui semble bien être aussi précieux que ses pierres. Bien davantage sans aucun doute.
Amitiés.
Thomas Frederic - le 11/04/2009 à 19h46
Merci pour ta lecture et ton commentaire !
Oui, monsieur Joseph est précieux. Ravi de t'avoir permis de le connaître un peu...
Bien amicalement,
PAT
PAT DE BIGORRE
Bravo pour cet hommage à Joseph, que toutes les personnes qui ont eu la chance de rencontrer souhaiteraient lui rendre, mais les mots leur manquent...
Notre famille a eu le bonheur de le rencontrer l'été dernier et en juillet 2009 lors de nos vacances au camping de Peyrouse. C'est une personne exceptionnelle, le genre de personne que l'on ne rencontre peut-être qu'une fois dans sa vie...
Comme tu le dis, il évoque très peu son passé douloureux, mais sait nous faire comprendre la chance que nous avons de vivre en France.
Il est toujours souriant, Joseph, nous adorons ses éclats de rire à se rouler par terre, il enchante les enfants avec ses histoires, toujours vraies ( Il a un véritable don pour les raconter), ses blagues, ses jeux de lettres...
Il a fait partager sa passion des pierres précieuses à nos enfants, il leur a appris à jouer aux échecs...
Il continue à voyager, et c'est avec plaisir  qu'il nous fait partager, à travers les photos, les souvenirs qu'il a des nombreux pays visités...
Nous n'avons tous qu'une hâte, revoir Joseph au plus tôt...
Florence - le 19/08/2009 à 15h31
Bonjour Florence et grand merci pour ce beau commentaire, émouvant et magnifique.
Joseph est un de ces êtres rares, discret et inoubliable, attentif et plein d'empathie pour les autres.
Lors de mes séjours à St Pé, quand je retrouve mes racines, j'ai plaisir à le voir et à bavarder avec lui. Et son rire unique est incroyable !
merci encore pour votre visite et surprise : comment êtes vous arrivés "ici" ?
Cordialement,
PAT
PAT DE BIGORRE