Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT




- 1ère partie -

Il gisait au milieu des poulets décongelés, la tête et le corps recouverts de cageots. Plus beau qu'une pomme flétrie sortie d'une nature morte de Cézanne.
L'inspecteur Lemaire, arrivé en premier sur les lieux, cru tout d'abord qu'il dormait, qu'on l'avait fait se déplacer pour rien. La victime donnait en effet une impression de sérénité. On aurait même pu se méprendre, croire qu'il souriait, bercé par un rêve agréable dont lui seul connaissait le secret.
N'eut été l'entaille profonde qui lui avait labouré le cou d'une extrémité à l'autre. L'artère carotide sectionnée, le sang avait coulé sur sa chemise, formant des caillots noirs. Le froid qui régnait à l'intérieur du bâtiment avait accéléré le processus de coagulation.
Sous le macchabée, la flaque d'urine, qui avait coulé jusqu'à la porte, donnait une première indication : il avait su qu'il allait mourir. Son sphincter vésical l'avait lâché au plus mauvais moment.
En se penchant pour examiner le corps, l'inspecteur remarqua, dépassant de la poche de la veste du mort, un paquet d'étiquettes. Il pensa qu'elles devaient être collées sur les emballages de poulets. Il s'en saisit. Les dates de péremption étaient passées d'une semaine.
Ce détail resta ancré dans sa mémoire, sans qu'il sache pourquoi.

Le jour où un travail a été proposé à Jacques Gilbert

Le plus important dans la lecture, c'est la position.
Si vous avez acheté le dernier roman de Jim Harrison et que vous êtes assis sur une chaise bancale, votre lecture s'en trouvera affectée. Si votre chaise-longue couine, la poésie de Rimbaud n'aura plus la même saveur.
Bizarrement, la lecture de National Hebdo s'accommode bien à la lunette des toilettes.
Quand je lis s'instaure un rituel qui obéit à de règles précises, règles auxquelles je ne déroge jamais. Je suis d'une maniaquerie à faire pâlir Claude François.
Il faut que je sois allongé. Les tiroirs de ma commode ne doivent pas dépasser. Si la porte de mon armoire est entrouverte, c'est plus fort que moi, je me lève et je la ferme à clé. Le coussin doit être bien calé sous ma nuque et le marque-page bien à sa place dans le livre. Aucun bruit ne doit me distraire. J'ai pris la sage précaution d'aller aux toilettes avant. Si toutes ces conditions sont remplies, je peux alors enfin commencer ma lecture. Parfois, il m'arrive de mettre une demi-heure avant de débuter. Le pire se produit quand la sonnerie du téléphone ou que le bourdonnement sournois d'une mouche vient vous perturber, en plein milieu d'un paragraphe. Quand c'est une mouche, je ne poursuis pas avant de l'avoir réduite au silence. Question de principe. Pour le téléphone, je ne réponds que si l'on insiste.
C'est ce qui s'est produit aujourd'hui. Pas la mouche, le téléphone. En maugréant, j'ai daigné me lever au bout d'une quinzaine de sonneries. Pour que l'on insiste autant, ce devait être sérieux ou grave. J'ai mis dans mon « allô ! » le plus d'agacement possible. Mon interlocuteur devait comprendre que ce n'était pas le moment. Les bonnes manières se perdent et pire, j'allais devoir reprendre mon rituel à zéro.
« Monsieur Jacques Gilbert ? me demanda une voix jeune que je ne reconnus pas tout de suite.
- Lui-même.
- Bonjour. Ici Sabrina Lamure, votre assistante sociale.
- Oui. Bonjour. En quoi puis-je vous être agréable, ma-de-moi-sel-le Sa-bri-na La-mu-re ? ai-je répondu d'un ton moqueur, prenant bien le soin de détacher toutes les syllabes.
- Votre droit au RMI se termine dans un mois et vous n'êtes venu à aucun des rendez-vous que je vous avais fixés. Il faudrait que je vous voie impérativement demain matin à 9 heures. Sinon, votre allocation sera suspendue. Mon chef de service est à cheval sur les contrats d'insertion, vous savez. Et le vôtre n'est pas à jour. Je suis vraiment désolée mais c'est la réglementation. Vous devez faire preuve de bonne volonté. A ce sujet, j'ai trouvé un travail pour vous. De deux semaines. Ce n'est pas mirobolant mais c'est un premier pas. Je vous en dirai plus demain. Monsieur Gilbert ? Vous m'entendez ? Tout va bien ? ».
J'ai pris un coup de massue sur la tête. Ou plutôt deux. Plus un uppercut vicieux dans le bas-ventre précédé d'une droite énergique dans le menton. Myke Tyson n'aurait pas été plus efficace pour m'assommer.
A ce moment précis, à choisir, j'aurais préféré qu'un essaim de mouches mesquines volètent gaiement dans ma chambre. Des coriaces. Qui se frottent les pattes quand vous vous approchez doucement pour leur régler leur compte. Et s'envolent quand votre main n'est plus qu'à cinq centimètres.
Non, c'était la délicieuse Sabrina Lamure, 24 ans, fraîchement diplômée de l'Institut des Travailleurs Sociaux de Pau.
Elle venait me martyriser sous la pression de son supérieur hiérarchique. En traquant les Rmistes délabrés par la souffrance psychosociale, comme on le lui avait si bien enseigné. Mais récupérables. L'espoir est toujours là. C'est le désaccord épineux qui existe entre moi et l'administration. Je ne m'estime pas irrécupérable. Je ne demande qu'à terminer un roman quand j'ai commencé à le dévorer. En toute tranquillité. L'idéal de Jacques Gilbert s'arrête là. Je reconnais que ce n'est pas un programme ambitieux mais j'essaie de m'y tenir coûte que coûte.
Je n'ai pas osé refuser ce rendez-vous - mais avais-je d'autre choix ? - et j'ai raccroché ce foutu téléphone d'un geste sec, pour marquer le coup. Vu que j'étais tout seul dans la pièce, l'effet est tombé un peu à plat.
Dans la France à venir, cette France où les lève-tôt, qui partent au travail la mine réjouie, allaient devenir des héros, il est clair que j'étais mal barré pour servir de modèle.
A cette colère a succédé assez vite une incompréhension totale.
J'allais devoir abandonner mes livres, ma vie bien réglée pour accepter un boulot médiocre et sans intérêt. Le maintien de mon RMI en dépendait. J'avais envie de pleurer de rage face à cette terrible injustice. Qu'avais-je fait pour mériter ce châtiment ? Pourquoi la société s'était-elle construite autour du travail ? Choisir la sieste aurait eu des effets plus bénéfiques pour nous tous.
Puis est venue l'angoisse.
J'étais comme un héros kafkaïen broyé par une machination implacable. J'avais beau lutter, me débattre de toutes mes forces devant cette situation absurde, la réalité brutale du monde me rattrapait. Aux prises avec les tentacules monstrueuses d'une pieuvre pugnace à tête de Sabrina Lamure.
Au bout de deux heures d'interrogations métaphysiques de haut vol, j'ai réussi à me raisonner. Ma réaction était, vous en conviendrez, quelque peu disproportionnée. Je tentais de me rassurer. Tout Goethe qu'il était, ce cher homme devait bien éplucher des patates de temps en temps. Et Byron, entre deux chants de son « Dom Juan », allait aux toilettes, comme tout un chacun. Alors pourquoi Jacques Gilbert ne se frotterait-il pas à la réalité du monde et ne travaillerait-il pas ? Juste pour voir. Un peu à titre expérimental.
La culpabilité a pris alors le relais et s'est invitée, l'air de rien, dans mon trois pièces.
La charmante Sabrina Lamure ne me persécutait pas mais désirait tout simplement m'aider. Pure conscience professionnelle. Je fis preuve de compassion et me mis à sa place. Elle déplaçait des montagnes pour améliorer la vie des plus démunis mais qui l'aidait à elle ? Les lamentations des fracturés et des laissés pour compte de la société, qu'elle entendait à longueur de journée, devaient sûrement la rendre insomniaque. Et certains soirs, lutter pour ne pas céder au découragement devait être assez compliqué.

Et moi, Jacques Gilbert, champion toutes catégories du poil dans la main, je ne l'aidais en rien, campant sur mes positions, cultivant une mauvaise volonté dégoûtante. J'ai eu envie de me racheter en prenant une grande résolution.
Il arrive souvent que nos actes dépassent nos pensées sans que nous en connaissions les raisons profondes.
J'ai décidé que ce serait un Jacques Gilbert nouveau qui, demain, se présenterait devant Sabrina Lamure.
Motivé, poli et tiré à quatre épingles, désireux de se racheter.
Un bon toutou à sa mémère, gentil et obéissant.
Un rmiste modèle qui veut s'en sortir et abandonner, pour de bon, son statut d'intermittent de la société. Sans être pour autant porté par une motivation débordante, je vous rassure tout de suite. Juste pour faire illusion en quelque sorte. Ou se prouver à soi-même que l'on peut changer.
A y bien réfléchir deux semaines de travail, ce n'était pas la fin du monde après tout.
Sauf à l'usine « Poulet d'Or »...

Le jour où Jacques Gilbert a accepté de travailler

Sabrina Lamure possédait cette beauté fragile qui déclenche en vous une vocation de chevalier servant dès que vous croisiez son regard.
Un visage aux traits fins encadré par des cheveux blonds légèrement ondulés ; des yeux bleus marqués de légers cernes ; une bouche fine au sourire mélancolique. La lueur juvénile de son regard désavouait la fermeté du ton qu'elle employait pour gommer sa jeunesse. Elle s'efforçait d'être plus âgée qu'elle ne l'était car sa fonction l'exigeait. Elle se protégeait ainsi des attaques extérieures. Il est dur de s'affirmer à 24 ans, surtout dans ce type d'emploi.
En la voyant, vous aviez envie de lui dire « oui » rien que pour qu'elle soit contente. Et vous saviez que vous accepteriez tout ce qu'elle vous proposerait, sans trop savoir pourquoi, juste pour être agréable. Au centre social de mon quartier, dans ce bureau vétuste, aux murs beiges et tristes, assis sur cette inconfortable chaise en bois, je me prenais pour Lancelot du Lac. Sabrina Lamure était ma Guenièvre.
Même Chrétien de Troyes en aurait été tout remué.
J'attendais ses directives, maîtrisant tant bien que mal mon émotion.
J'étais sous le charme. A la limite demeuré. Je buvais ses paroles et ne comprenais qu'à moitié ce qu'elle me disait. Subjugué.
Vous ne me croirez jamais si je vous avoue que, moi, Jacques Gilbert, dont le titre de gloire est d'avoir réussi à épuiser plus d'une assistante sociale, je me suis laissé piéger !
Comme un bleu malgré mes 15 ans de RMI.
J'ai dit « oui » à cette foutue mission de 14 jours que l'on me proposait chez « Poulet d'Or ».
Le pire était que ma joie était sincère. J'étais limite plus enthousiaste qu'un SDF qui apprend qu'il a gagné deux semaines de vacances, en pension complète, à la Martinique. Voire même plus, c'est pour vous dire.
Avec le recul, j'aurais du changer de registre, essayer une autre méthode. Comme par exemple la courtiser, façon fin'amor, déguisé en troubadour, la cithare à la main, improvisant un douloureux chant d'amour pour qu'elle comprenne les sentiments que sa beauté m'inspirait. Mais je n'ai rien tenté en ce sens et je suis resté silencieux. Ma quête du Graal à moi allait se résumer, comme elle me l'expliquait avec moult détails croustillants, à ranger des poulets fermiers - tués, plumés, vidés - dans des cageots, dans une chambre froide, par -10°C.
Que l'on peut être stupide devant un joli minois.


Deuxième partie

Patrick FORT 2007 © Tous droits réservés

Dim 11 nov 2007 Aucun commentaire