Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT

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LA LETTRE (extrait)

Nouvelle primée à Aureilhan (65) -  2008 et à Geaune (40) - 2009

"Depuis maintenant un mois, elle répète les mêmes gestes, suit le même rituel sans s'en départir d'aucune façon.
Des nouvelles habitudes se sont imposées et rythment désormais le fil de ses journées.
Continuer à vivre. Apprivoiser ce silence. Accepter cette absence.

Chaque matin la trouve endormie plus tard que de coutume. Sa main ne se tend plus dans le lit pour trouver la tiédeur laissée par son mari sur les draps. Elle a fini par admettre qu'il n'est plus là.

Aujourd'hui est un jour pareil à tous les autres.
Elle se lève difficilement, ouvre ses volets, puis reste plusieurs minutes debout devant sa fenêtre à fixer son jardin à l'abandon.
Une lumière douce caresse les branches bourgeonnantes d'un pommier. Des outils rouillés traînent d'ici de là, témoignages de travaux inachevés. Des parfums suaves et légers virevoltent dans l'air. Les oiseaux chantent timidement le renouveau de la nature, fêtent l'harmonie des couleurs retrouvées. Le soleil enveloppe de ses rayons tièdes les primevères et les jonquilles fraîchement écloses. Des branches mortes gisent enlacées par le mouron blanc.
Le vert ondoyant des hautes herbes sauvages se mêle aux senteurs âpres de l'humus. Du lierre s'agrippe avec vigueur aux murs en vieille pierre. Les ronces défient le chiendent. L'anarchie s'est installée sans laisser garde.
Un vieux banc, en bois et fonte, règne au milieu des hautes orties. L'anarchie gagne peu à peu du terrain sur cet endroit que la main de l'homme semble avoir délaissé.

« Un jour, il faudra bien nettoyer tout çà ! » dit-elle à voix haute, comme pour s'en persuader.

Neuf heures sonnent à la vieille pendule et la surprennent au milieu de ses réflexions.

Elle descend lentement le vieil escalier aux marches grinçantes et arrive dans la cuisine. Une odeur de cendres la saisit. Il faudra bien qu'un jour, elle se décide à nettoyer la cheminée. Sur la table massive en chêne vermoulu, le bol de son époux est toujours là. Elle ne résigne pas à l'enlever. Pas aujourd'hui. Demain peut-être.

Après avoir pris un petit déjeuner rapide composé d'un simple café, elle sort enfin de sa somnolence. Le sang recommence à affluer dans ses veines, son teint s'éclaire, un sourire discret se dessine sur ses lèvres ridées. Ses yeux parcourent avec tendresse des photos alignées sur le buffet : elle et son mari ; son fils pour ses 20 ans ; sa petite fille en habit de communiante ; des vacances à Etretat ; sa photo de mariage ;  des visages sur lesquels elle n'arrive pas à mettre toujours un nom...
Certains clichés sont jaunis par le temps comme de vagues souvenirs sur lesquels on aimerait rajouter des couleurs pour se les réapproprier.
Son regard s'arrête sur une photo, passe à une autre, reste suspendu un instant, se perd souvent.  Soudain, elle se lève. Elle devrait déjà être en route. Elle enfile son manteau noir, élimé aux coudes, se chausse avec difficulté et saisit sa canne. Depuis son opération, ses hanches la font souffrir terriblement. Et puis la vieillesse est là et son corps le lui rappelle souvent. Sa silhouette frêle finit par s'encadrer dans l'embrasure de la porte qu'elle ouvre doucement. Elle la verrouille et, en appuyant sur la poignée, vérifie qu'elle est bien fermée. Elle ramasse alors son panier en osier et, d'une démarche boitillante, remonte l'allée. Dans un peu moins de trois kilomètres, elle sera au cimetière.
Albane a tant de choses à raconter à Louis."

Dim 20 jun 2010 16 commentaires
attenrissante cette vieille femme, seule avec ses souvenirs et sa mélancolie...découvrant après tant d'années l'existence d'une autre...Effectivement, nous ne connaissons jamais assez les gens avec lesquels on vit...comme quoi !!!!
Je suis arrivée à travers ce texte, à en ressentir toutes les descriptions, presque les odeurs...magie de la narration bien ficelée dans laquelle on se laisse transporter avec sensibilité et légèreté !
GEHBAUER - le 17/03/2008 à 10h04
la force du temps...
Tu écris la vie tragique avec tes mots comme si, grand lecteur que tu es, tu étais indemne de toute influence, avec juste ce parfum de Giono, tu vas droit comme ton Albane, tu plonges, lumineux, dans les mystères de la vie. Les jonquilles sont écloses, et demain il fera travail...
emmanuelle grangé - le 24/03/2008 à 09h20
bonsoir Patrick,

je prends un peu d etemps pour te lire enfin... j'y trouve ton écriture lumineuse du quotidien émouvant , merci.
hervé pizon - le 25/03/2008 à 22h46
Bonjour Patrick ! suite à ton petit mot, je suis venue faire un petit tour sur ton site, et je viens de lire cette nouvelle, qui m'a beaucoup touchée. Après tout, ça peut nous arriver à tous !!!
L'atmosphère est géniale, on s'attache à cette petite vieille, les descriptions sont tout en douceur, très délicates, très vraies. Bref, une véritable tranche de vie !
Je m'attendais à la fin dès que le facteur lui a donné la lettre, mais c'est parce que je suis pessimiste de nature :)
Bonne chance pour le festival, je vais de ce pas voter pour toi ! Ce serait sympa qu'on se retrouve là-bas dans les finalistes !!!
Ness - le 26/03/2008 à 16h29
Bonjour Patrick,
Voilà donc à quoi sert un festival , à découvrir ce qui se trame dans  les multiples fenêtres voisines ...
et ce que j'y ai découvert dans la tienne , c'est un joli coin de verdure , où la nature a repris  ses droits bien volontiers ,sans qu'on lui demande quoique ce soit ; et tu dis que tu n'es pas poète ! impossible de ne pas reconnaître là une espèce d'humilité de ta part .Et si la poèsie a certaines règles, bien ordonnées , il ne suffit d'un rien pour que la nature reprenne ses droits , dans  ce domaine  là aussi , et qu'on ne sache plus donner de définition à la poèsie , échappée de sa fenêtre ...
kazawak - le 27/03/2008 à 12h53
bonjour Patrick, j'ai beaucoup aimé ce que tu écris, on plonge dans un univers de nature, d'odeurs de souvenirs qui laissent un peu flotter l'âme...bravo!! très bon style
petite Marie - le 15/04/2008 à 14h08
Bonjour,

Je viens de lire ta nouvelle primée sur les conseils de mon frère, Yannick. Je te félicite pour cette lettre magnifique qui est pleine de sensibilité et de justesse. J'ai beaucup aimé ton récit. Encore bravo et bonne continuation!!

Frédérique PENE - le 11/06/2008 à 10h58
Merci frédérique pour ta lecture et tes encouragements. dans l'ombre, l'influence de Yannick...et je te remercie de l'avoir écouté.
A bientôt.
PAT DE BIGORRE
L'intrigue est habilement menée. d'abord le cadre, puis la lassitude du personnage et son amour pour le défunt, et enfin la surprise finale. Les sons et les couleurs sont présents, il y a même quelques senteurs. Il y a de la précision dans ta pensée et dans ton vocabulaire.
Un peu plus de variété dans les types de phrases et les structures syntaxiques serait, à mon sens, bienvenue. Mais ce n'est qu'un avis très subjectif.
Bravo Patrick !
Daniel ANGOT - le 22/06/2008 à 17h57
Merci Daniel pour ton avis constructif. "La lettre" est la première nouvelle que j'ai écrite. J'en connais les défauts et j'en pressens les qualités. je ne l'écrirai sûrement pas de cette manière si je l'écrivais aujourd'hui. mais ce n'est qu'une question de forme comme tu le précises si justement.
Merci pour tes compliments et tes précieux encouragements !!!
PAT DE BIGORRE
Bonjour Patrick,

  Ce texte exprime avec tendresse, la fidélité d'une vieille dame, ayant perdu son mari.
  Le seul but de cette femme solitaire, est de visiter la tombe de son défunt amour.
  La lettre aux tristes nouvelles bouscule les habitudes de la dame qui par écoeurement, efface l'amour qu'elle portait pour cet homme... cet inconnu.
  Je pense d'ailleurs que cette situation décrite avec sensibilité et réalisme, demeure courante, même en temps de paix. 
 
  Amitié.
  dédé.
ddlaplume - le 13/07/2008 à 07h33
Bonsoir Patrick,
Bravo! Ton texte est très bien tourné et il s'en dégage beaucoup de sensibilité et de l'humilité par petites touches discrètes que l'on devinent au fil de tes mots.
Cette vieille dame est attachante!
Amitiés
Fabienne
fabienne - le 16/08/2008 à 00h26