Lire, Ecrire, En Parler : le blog de Patrick FORT
ET CUM SPIRITU TUO
- 1ère partie -
Platon avait raison. La réalité n'existe pas.
Nous ne percevons qu'une vision subjective du monde, passée à travers les filtres de notre vécu, de notre personnalité et de notre affect.
Les difficultés rencontrées pour communiquer entre nous en découlent. La confrontation de nos ressentis se heurte violemment à cette évidence : nous ne percevons pas tous la réalité de la même façon.
En attendant, à cet instant précis, ma vision du monde à moi elle est simple : au milieu d’un chantier, je gis au fonds d'un fossé dans lequel je suis tombé. J'ai la jambe fracturée, le visage griffé par les ronces. Ma question métaphysique du moment est simple : comment vais-je m'y prendre pour en sortir ? Et Platon et son mythe de la caverne ne me servent absolument à rien. De plus, pour ne rien gâcher au plaisir, quatre types armés sont à mes trousses pour me descendre. Au fonds d'un fossé, trois mètres restent trois mètres. Pour qui que ce soit. Vécu différent ou pas, que vous soyez issu d’une riche famille ou d’un quartier populaire, une jambe fracturée reste fracturée.
Si vous avez un peu de temps à me consacrer alors laissez moi vous raconter comment j'en suis arrivé là.
J'ai toujours eu un don pour m'attirer des ennuis. Et le pire, c'est que je ne le fais même pas exprès.
Je m'appelle Jacques Gilbert et j'ai 41 ans. C'est comme si j'avais deux prénoms et deux noms à la fois. Je vis du RMI et cela me suffit. Dans le mot RMI, le « I » d'insertion me déplait. J'ai peur d'être pathologiquement atteint, catalogué comme sociopathe ou associal. Je ne me sens pas concerné par cette appellation. Je me sens plutôt bien inséré dans la société. Mon problème : je suis fainéant. Le travail n'est vraiment pas fait pour moi. Parler plutôt de « Revenu Minimum pour les personnes Inintéressées par un travail quelconque » serait plus pertinent. Cela me vexerait moins et serait plus joli. Il faudra que j ‘en parle à l'assistante sociale qui me suit. Je suis sûr qu'elle y sera sensible. Les travailleurs sociaux ont le don de vous écouter tout en sachant pertinemment qu'ils ne peuvent rien pour vous.
J'habite dans un petit appartement, avec quelques meubles. Je ne roule pas sur l'or mais j'ai développé une vie ascétique qui me permet de me détacher des choses matérielles. Pour autant, j'ai des fins de mois difficiles. J’ai une fâcheuse tendance : laisser traîner les factures et à les oublier au fonds des tiroirs. Freud dirait sûrement que c’est un acte manqué. Les impayés, les commandements de payer et autres subtilités administratives sont mon lot quotidien. Je connais bien les services contentieux sur lesquels je suis incollable.
Je me suis toujours dit que Sénèque, en ayant le pouvoir et l'argent - faut quand même pas oublier qu'à l époque c'était un des hommes les plus puissants de Rome ! - avait bon dos de développer ses théories sur la renonciation, la quête de la sagesse et tout le tralala. Une chose est sure, il avait le temps, les esclaves et les sesterces pour méditer à loisir.
Je trouve au moins un avantage à ma situation : étant donné que je n'ai pas grand-chose, je n'ai pas trop d'inquiétudes à nourrir si le Destin s'avisait un jour de me reprendre ce que je ne possède pas.
J'essaie toujours de positiver.
Je n’appartiens à aucun parti politique, à aucune association ou organisation quelconque. Ma seule carte, c’est celle de la bibliothèque. Je mets un point d’honneur à payer ma cotisation annuelle. Elle est consciencieusement rangée dans mon portefeuille. Sur la photo, je me trouve assez beau.
Mon seul vice c'est la lecture. Dans mon salon est affichée cette citation de Montesquieu : « Une heure de lecture est le souverain remède contre les dégoûts de la vie ». Cette maxime produit toujours son effet.
J'ai des livres partout. Dans mon trois pièces, une chambre à elle toute seule en est remplie, du sol au plafond. Des romans, des essais, des biographies, des traités philosophiques, des recueils de poèmes, des livres d'histoire, des pièces de théâtre... Bref de tout.
Je ne les achète pas, je les vole. Je suis le Robin des Bois du partage équitable des richesses intellectuelles. Je pourfends les grandes enseignes commerciales en me redistribuant gracieusement le contenu de leurs rayons. Cela ne me pose aucun problème moral.
Passer devant un vigile du type bouledogue, franchir le système antivol en disant « au revoir », le livre coincé sous l'aisselle et le bras un peu raide, reste, je vous l'assure, un plaisir de fin gourmet. Surtout quand la sonnerie stridente ne résonne pas dans la galerie marchande.
Dans ces moments là, avec la transpiration froide qui coule dans mon dos et trempe ma chemise usée, je me sens revivre.
Par contre voler les petites libraires, dépouiller les bibliothèques, les bouquinistes, je ne peux pas. Question de principe. Ils ont une « Mission » à accomplir, une croisade culturelle à mener. Autre que le profit commercial, le chiffre à atteindre, le rendement déshumanisant. Hors des sentiers battus du politiquement correct et du produit préfabriqué que les masses doivent consommer à coups de grand matraquage publicitaire.
Je sais que je suis un idéaliste.
Après la lecture, c'est mon second vice.
Je me devais de vous parler un peu de moi avant de débuter et vous me pardonnerez, je n’en doute pas, de m'être montrer un peu bavard. Vous vous demandez sûrement qu'elle est mon apparence physique, si je suis grand, gros, petit, maigre, brun, blond, la couleur de mes yeux, si je porte des lunettes ou que sais-je encore.
Je préfère titiller votre imagination et ne rien vous dire. Je ne prends pas ainsi le risque de vous décevoir.
Tout a commencé un vendredi soir. Je me souviens qu'il pleuvait depuis une semaine. J'aime la pluie sans trop savoir pourquoi. Je crois qu'elle m'apaise. Les noms des nuages ont toujours eu sur moi une grande force poétique. Cirus castellanus, cirocumulus lacunosus, altocumulus translucidus, altostratus radiatus...
Pour me mettre à l'abri, j'étais rentré dans une librairie spécialisée en catharisme, devant laquelle je venais de passer. En attendant la fin de l'averse, je m'étais dit que j'allais feuilleter quelques livres de Réné Nelli, Anne Brenon, Michel Roquebert, Jean Duvernoy et autres défenseurs de l’Occitanie.
Une odeur de vieux et de moisi me saisit lorsque je poussai la porte. Une semi-obscurité régnait dans la boutique. Les livres étaient posés au petit bonheur la chance sur des rayonnages poussiéreux. La librairie dans laquelle on entre pour flâner ou pour tomber sur une rareté. Derrière le comptoir sur lequel étaient entassés en vrac des tas d'ouvrages, se tenait le maître des lieux. Grand et imposant. Une barbe blanche à faire pâlir un irréductible du plateau du Larzac, un visage taillé à la serpe avec un regard perçant qu'aurait envié la Gorgone. Une aura lumineuse se dégageait de sa personne. J'étais dans un sanctuaire, une cathédrale dévouée à la Cause. La Croix Occitane accrochée au mur était là pour me le rappeler. Une voix éraillée par des années de tabagisme m'accueillit :
« Eh bien, vous en avez mis du temps, bordel ! J'ai pas que çà à foutre ! Quand je vous ai téléphoné pour vous prévenir que votre bouquin était là, vous m'avez dit que vous arriviez de suite. Résultat des courses, je poireaute depuis deux heures. On doit pas avoir la même notion du temps tous les deux. Heureusement que je fais payer les livres à la commande ! Il m'en resterait un grand nombre sur les bras autrement. Et j'aurais plus qu'à mettre la clé sous la porte à ce rythme, nom de Dieu ! J'ai eu un mal fou pour dénicher le vôtre. Je me demande ce que vous pouvez y trouver d'intéressant : un recueil de poèmes, un ramassis de vers écrits en occitan illustrés par des schémas bizarres. Enfin c'est votre problème, pas le mien. Si vous êtes prêt à débourser 20 000 euros pour çà, vous devez avoir vos raisons. »
Comme commercial, il n'avait pas du terminer ses études. A l'entendre me gueuler dessus ainsi, son côté druide, égaré au milieu du 21ème siècle me parût moins évident.
A priori, il me prenait pour quelqu'un d'autre. J'aurais du lui dire qu'il se méprenait sur ma personne. Je n'aurais jamais du prendre l'ouvrage grossièrement empaqueté qu'il me tendait d’un air excédé, désireux qu'il était d'en finir au plus vite. Tout content d'avoir un livre à l'œil - et d'un tel prix !-, je serais alors sorti moins vite de sa librairie et je n'aurais pas perdu mon portefeuille.
Cela m'aurait évité bien des ennuis. Ou de grosses emmerdes. Mais ça, on le sait toujours après. Autrement la vie serait trop simple.
Je rentrai dans la premier bar venu pour prendre une verveine et essayer de me calmer.. Posé sur le table, le mystérieux paquet m'intriguait mais je n'osais pas l'ouvrir. Je ne voyais plus que lui, il absorbait tout l’espace. Je m’en occuperai tout à l'heure, bien au chaud chez moi. Enfin quand je dis bien au chaud, c’est une expression inadéquate, vu que je suis en Service Minimum, niveau gaz et électricité. J’étais plongé dans mes pensées. "Ah quoi bon garder ce livre ? Tu dois le ramener. Oui, mais après tout, ce n’est pas de ta faute si tu en as hérité, non ? Alors pourquoi ne pas le garder ! "
Une tempête dans mon pauvre crâne. Et cette putain de culpabilité judéo-chrétienne.
La verveine avait un goût inhabituel. Je repris mon chemin vers ma misérable demeure, délesté de 2 euros, mais riche de 20 000. La nuit tombait. La limite entre chien et loup diffuse une lumière toujours étrange. Pas tout à fait la nuit, toujours encore un peu le jour. Juste à côté de mon immeuble était garée une berline. A l'intérieur des ombres gesticulaient. Je n’y prêtais qu’un vague attention.
Deuxième partie
Patrick FORT 2007 © Tous droits réservés.
Lun 12 nov 2007
14 commentaires
Mon inspiration porte quant à elle sur l'histoire d'un esprit d'un genre nouveau ...
Ectoplasme - le 11/04/2008 à 18h25
C’est bon ça ! Je viens de lire la première partie et je m’attaquerais bien à la seconde tant le personnage est sympathique, mais voilà, j’aimerais le faire à tête reposée. Vous n’auriez pas une version pdf de vos nouvelles ?
Vagant - le 24/04/2008 à 13h24
Bonjour Patrick,
Jacques Gilbert est un être attachant. Je ne peux qu'approuver les emprunts sans retour, réalisés par le Robin des bois "du livre". Sueurs froides et oreilles tendues, lors du passage parallèle à la caisse, où le bouledogue humain de service, est en attente pour appréhender le malfaiteur. Epris de mots et de poésies, Jacques Gilbert franchit tous les dangers, pour satisfaire son appétit intellectuel.
Charmant personnage que tu décris avec talent, Patrick, où l'amour, l'honnêteté et l'humour ne manquent pas.
Amicalement. dédé.
Jacques Gilbert est un être attachant. Je ne peux qu'approuver les emprunts sans retour, réalisés par le Robin des bois "du livre". Sueurs froides et oreilles tendues, lors du passage parallèle à la caisse, où le bouledogue humain de service, est en attente pour appréhender le malfaiteur. Epris de mots et de poésies, Jacques Gilbert franchit tous les dangers, pour satisfaire son appétit intellectuel.
Charmant personnage que tu décris avec talent, Patrick, où l'amour, l'honnêteté et l'humour ne manquent pas.
Amicalement. dédé.
dédé - le 24/06/2008 à 15h23
merci Dédé pour cette critique et je suis fier que tu commences à lire les aventures de ce cher jacques. faire rire est plus difficile que de faire pleurer. en écrivant les aventures de
jacques, je ris souvent. je pense que cela doit se sentir en me lisant.
merci encore,
Cordialement,
PAtrick
merci encore,
Cordialement,
PAtrick
PAT DE BIGORRE
Bonjour Patrick,
J'ai découvert ce blog par l'intermédiaire de la communauté que tu gères (si j'ai bien compris - je suis un petit nouveau dans le coin).
Cette première partie (de roman, je suppose - question probablement bète de ma part) est franchement sympathique. Mais comme l'a fait remarquer quelqu'un avant moi : pas facile de lire sur écran. On y arrive, mais on a tendance à décrocher, je trouve. N'y aurait-il pas des versions pdf disponibles quelque part ?
Quoi qu'il en soit, j'ai cru comprendre que tu étais venu à l'écriture sur le tard ?
Tu veux mon avis ? Il était temps que tu t'y mettes, il nous aurait manqué quelque chose (précision : je ne flatte pas, j'ai horreur de la langue de bois).
Amicalement,
-- g@rp
J'ai découvert ce blog par l'intermédiaire de la communauté que tu gères (si j'ai bien compris - je suis un petit nouveau dans le coin).
Cette première partie (de roman, je suppose - question probablement bète de ma part) est franchement sympathique. Mais comme l'a fait remarquer quelqu'un avant moi : pas facile de lire sur écran. On y arrive, mais on a tendance à décrocher, je trouve. N'y aurait-il pas des versions pdf disponibles quelque part ?
Quoi qu'il en soit, j'ai cru comprendre que tu étais venu à l'écriture sur le tard ?
Tu veux mon avis ? Il était temps que tu t'y mettes, il nous aurait manqué quelque chose (précision : je ne flatte pas, j'ai horreur de la langue de bois).
Amicalement,
-- g@rp
g@rp - le 18/07/2008 à 20h37
ce personnage me plaît beaucoup, je vais lire la suite avec plaisir! ulysse
ulysse - le 07/03/2009 à 13h37
merci Ulysse pour ta gentillesse à me lire !
PAT DE BIGORRE
Si vous aviez un texte imprimé, je l'acheterais avec plaisir: j'ai un peu de mal à lire sur ordi, j'ai besoin de voir les phrases sur du papier; mais je reconnais que le blog permet de toucher le plus de monde possible avant d'aborder l'édition qui doit être un passage compliqué; je suis sûr que vous auriez des lecteurs prêts à acheter vos publications, même si ce n'est pas une édition luxueuse;
ulysse
ulysse
ulysse - le 09/03/2009 à 10h09
Bonjour Ulysse et à nouveau merci !
Lire sur l'ordi, j'ai du mal également...il manque le support papier, c'est indéniable !
Le blog permet de se faire connaître, de prendre confiance et rien ne vaut l'édition dont nous rêvons tous...8 de mes nouvelles vont être éditées en septembre 2009 mais je posterai en temps et heure des articles pour informer de l'évolution du projet...
Je cherche à proposer mes textes en PDF sur ce blog et je vais me pencher sur le sujet...
merci pour tes encouragements !
amicalement,
PAT
Lire sur l'ordi, j'ai du mal également...il manque le support papier, c'est indéniable !
Le blog permet de se faire connaître, de prendre confiance et rien ne vaut l'édition dont nous rêvons tous...8 de mes nouvelles vont être éditées en septembre 2009 mais je posterai en temps et heure des articles pour informer de l'évolution du projet...
Je cherche à proposer mes textes en PDF sur ce blog et je vais me pencher sur le sujet...
merci pour tes encouragements !
amicalement,
PAT
PAT DE BIGORRE
Je dépose une demande d'adhésion à la communauté des Plaisirs d'écrire avant de poursuivre mon larçin ...