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XIII. Enfance retrouvée

Jeudi 27 novembre 2008 4 27 /11 /2008 15:57

Par PAT DE BIGORRE
ENFANCE  RETROUVEE

(photo : Robert Doisneau)

Ils surgissent toujours au moment où l’on s’y attend le moins. En l’espace de quelques secondes, ils affluent d’un nulle part qui vous était devenu étranger. Vous plissez les yeux pour interroger votre mémoire, pour recomposer le passé et vous le réapproprier.
Une phrase prononcée au milieu d’une conversation. Une maison devant laquelle vous n’étiez plus passé depuis longtemps. Une odeur, un paysage, un regard, une sensation, une intonation de voix vous arrachent au présent pour vous projeter dans un monde oublié.
A tâtons vous comblez les vides en les enjolivant de leurs plus beaux atours. Infatigable, vous reconstruisez l’oubli avec des souvenirs fragmentés. Vous vous égarez à vouloir les fixer encore et encore pour ne plus jamais les perdre à nouveau.
Engagé dans une course contre la montre angoissante, vous avez peur d’oublier à nouveau ces visages familiers qui vous sourient. Vous n’avez plus le temps. Ces bribes du passé risqueraient de s’échapper une fois pour toutes et vous ne sauriez alors plus comment les retenir. Les flous entraperçus, insaisissables et envoûtants, vous attirent comme un aimant. Au milieu des brouillards épais, vous vous fracassez sur les récifs écorchés sans avoir eu le temps de découvrir tous les trésors promis.
Des éclats de verre dans la bouche, l’ombre de la lumière dans le regard et ces cascades interminables de souvenirs qui se brisent dans la gorge.

(photo Robert Doisneau)

Tous ses souvenirs tus. Tous ses souvenirs perdus. Tous ses souvenirs disparus.
Juste un mince fil tenu entre eux et toi.

Le tarmac d’un aéroport. Ton grand-père en a dessiné les pistes d’atterrissage. Enfant, le dimanche, tu venais y voir les avions avec tes parents et ta sœur.
Le chocolat noir et les biscuits offerts par ta grand-mère lorsque tu goûtais avec tes cousines et cousins, les après-midi d’automne. Ils ont encore le goût de l’enfance.
Ta première fiancée, une fille aux « cheveux couleur de soleil », souviens-toi, tu l’appelais ainsi et tes parents riaient lorsque tu leur en parlais.
Un bureau aux étagères recouvertes de livres. Ces trésors intimidants que tu rêvais de déchiffrer le jour où tu saurais enfin lire. Ce jeu de cartes pour lire l’avenir, présent de ton grand-père et que tu gardais religieusement dans un tiroir rempli de souvenirs.
Le générique de la « Séquence du spectateur » chez tes grands-parents maternels. Tu étais captivé par ces images en noir et blanc qui défilaient dans la lucarne du poste de télévision.
Les parties acharnées de foot dans le garage d’un ami, une balle de tennis en guise de ballon, les portes servant de cages. Le goût pétillant de la limonade à l’orange, les châtaignes savoureuses et fondantes pour  reprendre des forces.
Le bois où tu passais toutes tes après-midi pendant les vacances à construire des cabanes avec tes amis, à te prendre pour Davy Crockett, Zorro, Robinson Crusoé ou Cochise.
Une vieille malle poussiéreuse dans un grenier. Elle était remplie de livres et de bandes dessinées. Tu n’avais pas le droit d’y aller, l’escalier étant trop dangereux. Tu harcelais ton cousin pour qu’il te descende de la lecture. Tintin, Lucky Luke, Astérix, Pif Gadget, Le club des 5, Lancelot, Les 6 compagnons, tant de trésors que tu dévorais devant l’âtre de la cheminée, les après-midi d’hiver. Les heures se réduisaient alors une poignée de minutes.
Des promenades sur la mobylette de ton parrain, à parcourir les petites routes, assis sur le porte-bagages, humant cette odeur d’herbe fraîchement coupée. Le vent soufflait sur ton visage et tu riais.
La kermesse de ton école, ce jour particulier que tu attendais avec une impatience rare. La veille au soir, tu avais du mal à t’endormir. Ces balles en caoutchouc que tu envoyais sur les boîtes de conserve, ces anneaux que tu jetais sur les goulots des bouteilles. Tu ne visais pas très bien, tu étais plutôt manche, aussi tu ne gagnais pas souvent les lots offerts aux plus adroits. Mais les pâtisseries réconfortaient ton palais et le chocolat chaud te brûlait délicieusement la langue.
Un champ que tu dévales en plein hiver, un pneu de tracteur en guise de luge et des engelures comme trophée pour être arrivé en bas le premier.
La cour de récréation et les parties de bille, la « poursuite » au milieu des feuilles mortes. Les boulards multicolores offerts aux vainqueurs.
(photo : Robert Doisneau)

Tous ses souvenirs tus. Tous ses souvenirs perdus. Tous ses souvenirs disparus.
Juste un mince fil tenu entre eux et toi.
Demain, ils  laisseront place à d’autres.

Avant qu'il ne soit trop tard...
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