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XI. I am the you !

Mercredi 25 mars 2009 3 25 /03 /2009 16:53

Par PAT DE BIGORRE
I AM THE YOU !

A la mémoire de Robert Suberbie



Doit-on se résoudre à utiliser l’imparfait ou le passé simple quand les souvenirs affluent et que vos mots veulent les fixer dans le temps pour leur ouvrir le chemin de l’éternité ?
Les confiner dans le passé les trahiraient à coup sûr.
Ils sont liés intimement à votre présent.
Ils constituent le terreau de ce que vous êtes, vous ont modelé et vous accompagnent. Ils ressurgissent, vous ancrent dans l’instant et vous rattrapent toujours.
Surtout quand ils sont profondément enfouis.
Le présent ne parviendra jamais à effacer complètement ces morceaux de vie que vous voudriez à nouveau dévorer à pleines dents.
Le souvenir ne se résigne pas à être seulement associé à l’avant. Il est lié à lui.
Employer le présent, le passé ou le futur dans ces phrases qui s’invitent malgré vous, au final, cela n’a guère d’importance…
Les artifices de l’écriture et les efforts déployés pour être vrai ne chasseront jamais les rêves de jours anciens.
Par les mots, les morts deviennent vivants.
Même absents, ils demeurent près de vous et s’invitent à nouveau…
Ecrire n’a pas d’autre finalité.
Alors juste une poignée de souvenirs jetés sur le papier.
Pour maladroitement défier le temps et espérer effleurer l’éternité.


Robert…
Avec Lionel et Frédéric, nous étions partis avec toi en randonnée. Le sac à dos lourd de provisions. Un appétit de nature insatiable harnaché dans le cœur pour vaincre la douleur de l’effort.
Après deux heures de marche soutenue à travers la montagne, nous avions atteint la porte du refuge, les yeux encore engorgés de forêts et le corps fatigué de sentiers.
En haut de l’Aouilhet, nous étions les rois du monde.
La montagne se colorait de teintes bleutées et l’air vif envahissait nos poumons.
Les rayons du soleil caressaient les cimes des arbres. Nous devenions l’horizon et la grandeur des sapins.  Les troupeaux de moutons s’étaient appropriés les pâturages abrupts et les bois denses bruissaient dans ce monde où rien de mauvais ne pourrait jamais arriver.
Nous avions allumé le barbecue ; les branches mortes crépitaient et dégageaient une odeur de terre. Le festin de côtelettes, de saucisses et de fromage avait réconforté les gosiers affamés. Le vin âcre chatouillait les palais et piquait la langue.
Alors, tu nous avais raconté cette cuite mémorable prise avec les bergers le jour de la transhumance. Les larmes aux yeux à force de rire, nous imaginions les flammes qui sortaient du poêle et le refuge qui avait manqué ce jour là de prendre feu. Puis tu évoquais les semi-marathons que, même si tu finissais dernier, tu mettais un point d’honneur à toujours terminer. L’important, nous disais-tu, n’est pas de gagner mais d’atteindre les buts que l’on s’est fixé.
L’exil n’est pas qu’une affaire de kilomètres.
En buvant à petites gorgées le café brûlant, nous imaginions ton village natal, Tilhouse, perché à cinq cent mètres en plein cœur des Baronnies pyrénéennes.
Grâce à tes mots teintés de nostalgie et d’amour pour ton pays, cet hameau de deux cents habitants devenait le centre du monde et rien au monde n’aurait pu nous persuader du contraire.
A t’entendre, nous ressentions l’amitié et goûtions à ces bonheurs simples qui construisent les instants rares.
Malgré le froid, tu avais dormi à la belle étoile, le corps emmitouflé dans un sac de couchage.
« Pour nous laisser entre jeunes », peut-être, mais surtout pour converser en silence avec la solitude. La tête au milieu des nuages et les yeux plissés pour percer les secrets de la nuit.


Robert…
Tous les mardis soirs, tu t’invitais pour souper. « Tu manges où ce soir ? » demandais-tu à mon père quand tu le croisais au détour d’un des longs couloirs du collège où tous les deux vous travailliez. Et sans attendre la réponse, tu poursuivais par un sérieux « moi ce soir, je suis invité chez les Fort », prononcé sur un ton confidentiel.
Ta maîtrise de la langue de Shakespeare laissait à désirer mais je préfère de loin l’anglais que tu parlais. Tu l’avais réinventé et quand tu franchissais la porte d’entrée, sans avoir sonné, le fameux « I am the you ! » précédait toujours ton arrivée. « I am the you ! » que l’on pourrait traduire par « Bonsoir, Robert Suberbie est là ! »
Pour apaiser nos disputes entre ma sœur et moi, ces chamailleries qui ponctuaient parfois les repas,  tu nous délivrais un paisible « Paix et Amour » pour calmer les esprits. Mais ces sages paroles n’étaient pas toujours couronnées du succès qu’elles auraient du mériter.
Bon vivant, tu ne mangeais pas que pour vivre : les plaisirs de la table célèbraient les beautés du monde en lui rendant un vibrant hommage. S’en priver eut été regrettable.
Un repas convivial excusait tous les excès. Les bouteilles vides signifiaient surtout que les banquets arrosés auxquels tu participais étaient réussis et désertés par l’ennui.


Robert…
Toi qui étais prêtre, tous les soirs, tu riais en regardant « le Bébéte show » tout en regrettant que le pape n’y soit pas représenté.
Robert…
Toi qui étais prêtre, tu te lassais des doctes théologiens qui emprisonnent les idées dans des théories savantes au risque d’oublier de vivre. Leurs grands discours t’ennuyaient et n’avaient contribué qu’à vider les églises.
Robert…
Toi qui étais prêtre, tu n’hésitais pas à évoquer les charmes de la gente féminine, affirmant que « d’être au régime n’empêchait pas de consulter les menus ».
Robert…
Toi qui étais prêtre, à l’instant où tu as choisi d’abandonner la vie, étais-tu pressé de rejoindre
Dieu ?
Ou alors, à l’instant où tu as commis l’irréparable, étais-tu intimement persuadé qu’il t’avait oublié ?
En guise de réponse, je souhaite juste que, de « l’autre côté », tu aies fini par trouver ce que tu cherchais.

Adishatz... "I am the you"…

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