Simone

Vendredi 31 octobre 2008 5 31 /10 /Oct /2008 16:03

Par PAT DE BIGORRE

A Magali.

Simone

J’ai poussé la porte massive du porche et je remonte l’allée du cimetière.
La pluie tombe sans interruption en ces jours d’automne.
Les gravillons crissent sous mes pas et je tiens fermement le parapluie.
Les nuages déversent des torrents de larmes pour laver la saleté de ce monde et le débarrasser de ces impuretés qui disparaissent dans des sanglots d’eau.
Le ciel est lourd d’avoir à supporter seul le poids de la Terre. Le vent fouette par rafales la façade de l’Eglise et essaie de s’engouffrer entre les pierres grises.

Je ne suis pas triste : je pense à Simone.
Elle est là. Devant moi.
Nous nous parlons à chacune de mes visites même si personne ne nous entend.
J’ai de la chance. Simone, la grand-mère de Magali était aussi un peu la mienne.
Nous n’en avons jamais parlé. Pourtant, Simone et moi le savions l’un et l’autre.
Certains silences ne s’expliquent pas. Les mots parfois doivent apprendre à se taire.
Un sourire espiègle illumine son visage.
Elle est assise sur un banc, devant  l’entrée de sa maison. Chaque dimanche après-midi, elle nous attendait.
Elle me dévisage avec ses yeux rieurs.
Lucky son chien n’est pas loin. Il se frotte contre moi et à ses jappements, je comprends qu’il est content de me retrouver.
Je fouille dans les poches de mon manteau. J’ai oublié la balle pour jouer avec lui.

La pluie tombe sans interruption en ces jours d’automne.
Le froid a englouti les rayons du soleil finissant. Ses piqûres insistantes nous blessent le visage pour nous rappeler que bientôt l’hiver sera là.  Les arbres se sont dépouillés de leurs feuilles qui s’entassent les unes sur les autres pour se réchauffer. Bientôt, il gélera à pierre fendre.

Je ne suis pas triste : j’écoute Simone.
Heureuse d’avoir retrouvé son village, elle est revenue chez elle.
La route du retour vous conduit toujours là où se trouvent vos racines.
Son frère Jean n’est pas loin.
Elle aperçoit sa maison natale derrière la murette drapée de lierre.
Elle suit la vie de sa famille, éprouve leurs chagrins, partage leurs joies et, bienveillante, les accompagne. Jour après jour.
Elle est à nouveau là, à leurs côtés, après s’être éloignée pour découvrir d’autres horizons pendant de longues années. Pour mordre dans la vie comme elle l’entendait. Car jamais personne n’aurait pu lui dicter les décisions qui devaient être prises.
Le présent et le passé sont enfin réunis, depuis cet instant rare où ils se sont fondus l’un dans l’autre.
Simone collectionnait les souvenirs qu’elle gardait précieusement pour ne jamais rien oublier.
Chaque livre écorné, chaque coupure de journal glissée dans un cahier, chaque photo en noir et blanc, chaque bibelot offert ou acheté, chaque mot griffonné, chaque vêtement porté,  chaque dessin talentueusement exécutée par elle, tous avaient leur histoire. Pour rien au monde, elle ne s’en serait séparée. Obstinée elle les défendaient farouchement. Ils veillaient sur elle et elle les protégeait de l’emprise du temps.

La pluie tombe sans interruption en ces jours d’automne.
La nature va s’endormir pour de longues semaines et la lumière déserter les routes de campagne plus tôt que de coutume.
Les animaux se terrent et se taisent en attendant des jours meilleurs. Même les rivières ont cessé de murmurer et le silence a fini par apprivoiser le vide.
La nuit s’avance avec empressement et dévore la moindre clarté.

Je ne suis pas triste : j’entends le rire cristallin de Simone.
Elle était fière que sa petite fille naisse un 12 septembre.
Le même jour qu’elle.
Le lien ne s’est pas défait : elles dialoguent désormais en silence.
L’absence n’existe pas quand les souvenirs éclairent les ombres.

La pluie tombe sans interruption en ces jours d’automne.
Elle aimerait s’installer définitivement mais n’y parviendra pas : elle se fatiguera à force d’essayer de nous vaincre. Nous repousserons ses assauts jusqu’à ce qu’elle abdique.

L’heure du départ approche.
Un dernier regard. Une dernière parole. Un dernier geste.
Nous reviendrons.
Simone a tant à nous raconter.
Encore.
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