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I. La Lettre

Par Patrick FORT
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LA LETTRE
(1ère partie)

« Qu’ils soient de grâce ou de douleur, certains visages ont un pouvoir hypnotique qui nous mènent au-delà de tout retranchement, de toute raison. Face à ce miroir piqueté qui ornait un pan entier de ma bibliothèque, j’eus soudain le sentiment que le mien avait perdu bien davantage qu’une part de son âme… ».

Hier soir, elle a découvert cette phrase dans un livre prêté par la dame du bibliobus.

Cette dernière vient tous les quinze jours et s’installe sur la place du village. Albane n’a jamais aimé trop lire mais, pour une fois, elle s’est laissée tenter.

Elle ne comprend pas tous les mots, elle les a relus souvent et elle retrouve en eux comme un écho à sa propre détresse. Elle a l’impression étrange qu’ils ont été écrits pour elle, même si leur sens lui échappe un peu.

Ils l’aident à mieux supporter ce vide qui s’est installé depuis que Louis n’est plus là.

Ils l’apaisent et la réconfortent dans cette autre vie qu’elle doit apprendre à construire.

Depuis maintenant un mois, elle répète les mêmes gestes, suit le même rituel sans s'en départir d'aucune façon.

Des nouvelles habitudes se sont imposées et rythment désormais le fil de ses journées.

Chaque matin la trouve endormie plus tard que de coutume. Sa main ne se tend plus dans le lit pour trouver la tiédeur laissée par son mari sur les draps.

Accepter cette absence.

Apprivoiser ce silence.

Vivre.

Malgré tout.

Aujourd'hui est un jour pareil à tous les autres.

Elle se lève difficilement, ouvre ses volets, puis reste plusieurs minutes debout devant sa fenêtre à fixer son jardin à l'abandon.

Une lumière douce caresse les branches bourgeonnantes d'un pommier. Des outils rouillés traînent d'ici de là, témoignages de travaux inachevés. Des parfums suaves et légers virevoltent dans l'air. Les oiseaux chantent timidement le renouveau de la nature pour célébrer l'harmonie des couleurs retrouvées. Le soleil caresse de ses rayons tièdes les primevères et les jonquilles fraîchement écloses. Des branches mortes gisent enlacées par le mouron blanc.

Le vert ondoyant des hautes herbes sauvages se mêle aux senteurs âpres de l'humus. Du lierre s'agrippe avec vigueur aux murs en vieille pierre. Les ronces défient le chiendent. Un vieux banc, en bois et fonte, règne au milieu des hautes orties.

L'anarchie gagne peu à peu du terrain sur cet endroit que la main de l'homme a délaissé.

« Un jour, il faudra bien nettoyer tout çà ! » dit-elle à voix haute, comme pour s'en persuader.

Neuf heures sonnent à la vieille pendule et la surprennent au milieu de ses réflexions.

Elle descend lentement le vieil escalier aux marches grinçantes et arrive dans la cuisine. Une odeur de cendres la saisit.

Il faudra bien qu'un jour, elle se décide à nettoyer la cheminée.

Sur la table massive en chêne vermoulu, le bol de son époux est toujours là. Elle ne résigne pas à l'enlever.

Pas aujourd'hui.

Demain peut-être.

Après avoir pris un petit déjeuner rapide composé d'un simple café, elle sort enfin de sa somnolence. Le sang recommence à affluer dans ses veines, son teint s'éclaire, un sourire discret se dessine sur ses lèvres ridées. Ses yeux parcourent avec tendresse des photos alignées sur le buffet : elle et son mari ; son fils pour ses 20 ans ; sa petite fille en habit de communiante ; des vacances à Etretat ; sa photo de mariage ;  des visages sur lesquels elle n'arrive pas à mettre toujours un nom...

Certains clichés sont jaunis par le temps comme de vagues souvenirs sur lesquels on aimerait rajouter des couleurs pour se les réapproprier.

Son regard s'arrête sur une photo, passe à une autre, reste suspendu un instant, se perd souvent.  Soudain, elle se lève. Elle devrait déjà être en route. Elle enfile son manteau noir, élimé aux coudes, se chausse avec difficulté et saisit sa canne. Depuis son opération, ses hanches la font souffrir terriblement. Et puis la vieillesse est là et son corps le lui rappelle souvent. Sa silhouette frêle finit par s'encadrer dans l'embrasure de la porte qu'elle ouvre doucement. Elle la verrouille et, en appuyant sur la poignée, vérifie qu'elle est bien fermée. Elle ramasse alors son panier en osier et, d'une démarche boitillante, remonte l'allée.

Dans un peu moins de trois kilomètres, elle sera au cimetière.

Albane a tant de choses à raconter à Louis.

Le chemin est long et éprouvant pour ses jambes usées. Un pas devant l'autre, la canne pour s'appuyer et cette respiration difficile qu'elle a apprise à apprivoiser et qui rythme ses efforts. Elle connaît ce trajet par cœur : elle pourrait le parcourir les yeux fermés. Une énergie insoupçonnée la transporte.

Arrivée à mi-parcours,  elle aperçoit, un peu plus bas, le bourg recroquevillé autour du clocher. Au loin, dans les collines, se devinent des chênes et des châtaigniers qui tachettent les pâturages verdoyants. De longues haies courent au milieu des champs. Quelques vaches paissent en toute quiétude. Un chien aboie. Son corps est fatigué. L'effort soutenu qu'elle vient de livrer l'oblige à s'arrêter pour reprendre son souffle. Elle remarque le rideau encore tremblant que Madame Lescure vient de refermer subitement. Cette curiosité lui soutire un sourire amusé. Ce n'est pas une mauvaise femme mais elle ne peut s'empêcher de toujours regarder ce qu'il se passe dehors. Elle doit sûrement vivre à côté de sa fenêtre et tirer son rideau chaque fois qu'un bruit l'intrigue. Albane a envie d'aller taper à sa porte et d'entamer un brin de causette, de parler de la pluie et du beau temps, des uns et des autres. Mais elle reprend sa marche. Un jour peut-être.

Elle parvient dans la rue principale du village et s'arrête pour acheter le journal au bar-tabac qui sert aussi d'épicerie. La commerçante l'attend chaque matin avec impatience. Elle s'est attachée à cette vieille dame dont la fragilité et l'obstination l'émeuvent et l'intriguent. Pensez-donc ! Tous les jours, depuis un mois, par n'importe quel temps, elle va sur la tombe de son défunt mari. C'est sûr après 55 ans de mariage, on ne s'en remet pas comme çà ! Et la pauvre qui maintenant se retrouve toute seule... Le jour où elle ne viendra plus acheter son journal, je vous le dis, mon bon Monsieur, c'est qu'elle sera partie rejoindre son pauvre mari près du bon dieu.

Albane pousse la porte, dit bonjour poliment, tend la monnaie, prend le journal et ressort accompagné par un « A demain ! ». Madame Danné est gentille. Son regard bleu vous enveloppe et vous réconforte. J'aimerai bien m'asseoir, prendre un café et apprendre à mieux la connaître mais Louis m'attend.

 

 

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