Mardi 23 février 2010
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16:09
Par Patrick FORT
Les Aventures de Jacques Gilbert – VIII
Mourir pour une idée
- Dernière partie -

Je me racle la gorge, me lève et avance d’un pas, les mains en l’air, bien au-dessus de ma tête pour lui
signifier qu’il ne court aucun risque.
“ Je veux juste parler avec vous…rien de plus… ”
Il marque un temps d’arrêt et m’invite à poursuivre. Il attrape son pistolet et se relève.
Il a beau de nous avoir avoué qu'il avait chargé son arme avec des balles à blanc, j'ai du mal à le croire sur parole.
Rien ne nous en assure. Je ne suis pas quand même naïf à ce point...
Je sens tous les regards
braqués sur moi. Je ne sais pas comment cela va se terminer mais je suis fier de moi. C’est un sentiment étrange. J’ai aussi et surtout la trouille.
Mourir pour une idée…c’est peut-être çà : tout simplement essayer de changer le cours des choses, sans en attendre rien en retour…et surtout pas une balle en
pleine tête…
“ On ne se bat pas dans l’espoir du succès. Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! ”. J’aimerais bien l’y voir à ma place à Cyrano de
Bergerac !
“ Monsieur…excusez-moi mais vous nous avez dit éprouver le besoin de parler…Pourquoi ne continuez-vous pas au lieu de vous embarquer dans une situation
compliquée ? Votre accès de fureur est compréhensible. Mais comme le proclamait Gandhi « La non-violence est la loi de notre espèce tout comme la violence est la loi de l'animal ».
Il marque un temps d’arrêt et réfléchit. Encouragé, je poursuis :
« Nous vous écoutons avec attention. Oublions ce qu’il vient de se passer. Personne ne portera plainte contre vous ».
Je me retourne et prends à témoin l’assemblée. Ils acquiescent tous.
« Je vous résume la situation : vous êtes en train de séquestrer sept personnes. Moi, j’appelle ça une prise d’otages.
Les gens à l’extérieur vont comprendre incessamment sous peu qu’il se passe quelque chose d’inhabituel ici. Il ne va pas s’écouler beaucoup de temps avant
qu’une alerte soit donnée. Soyez en assuré. Le journaliste que vous voulez appeler va informer les flics avant de venir. Aussi je ne pense que cela soit une bonne idée. Ces derniers cerneront
le bâtiment en quelques minutes. La police préviendra le procureur qui préviendra le maire. Dans un quart d’heure le GIGN sera sur place et, croyez-moi, ce ne sont pas des poètes. Ils ne
feront pas dans la dentelle. Dès qu’il vous aura dans sa ligne de mire, le tireur d’élite posté sur le toit vous abattra d’une balle en pleine tête.
Je vous l’ai déjà dit, nous sommes prêts à vous écouter. Il est encore temps pour vous de changer d’avis. Vous ne m’avez pas l’air d’un mauvais bougre et ce
serait con de bousiller votre vie à jamais ».
Gabriel Méritan s’appuie contre le mur. Il a l’air épuisé. Il remet son flingue dans la poche de son anorak.
« Il serait dommage de vous retrouver dans une situation qui, dans le meilleur des cas se soldera par la prison ou, dans le pire des éventualités, vous conduira
directement au cimetière. Et si vous allez en taule, les jurés de la cour d’assises retiendront que parmi les otages, il y avait un bébé et une personne âgée…et là, c’est vingt ans
minimum…
Allez ouvrir la porte puis revenez vous asseoir. Oublions tout ça. Nous ne dirons rien et cet incident restera entre nous. Madame Croisic va trouver, j’en suis
sûr une solution à votre problème. Et je vous laisse ma place. Je passerai après vous et je suis même prêt à revenir, demain ou un autre jour ”.
J’ai l’impression que ce n’est pas moi qui vient de parler. Comme si c’était quelqu’un d’autre.
J’ai la gorge sèche et j’ai très soif.
“ T’as raison. Je suis le roi des cons. Je suis désolé. ”
Il sort les clés de sa poche et s’adresse à la secrétaire :
“ Allez ouvrir s’il vous plaît. Mais avant, je veux être certain que personne n’ira porter plainte… Faudrait voir à pas essayer de me couillonner quand même…je
peux avoir votre parole ? ”
“ Promis ” répondent en cœur les deux jeunes.
“ Je suis âgée ” rajoute la vieille dame en souriant “ je vois mal et je suis sourde alors…ne vous inquiétez pas…j’ignore ce qu’il vient de se passer…
”.
“ Entendu ” surenchérit Natacha Croisic “ j’ai déjà tout oublié ”.
La secrétaire, toujours pétrifiée, se contente de hocher la tête. L’homme lui apporte le trousseau de clés. Elle trottine jusqu’à la porte d’entrée qu’elle
déverrouille et ouvre en grand.
Le soleil pénètre à l’intérieur des locaux et vient se jeter sur les vitres.
Il m’éblouit et je ferme les yeux. Je les rouvre pour découvrir la vielle dame tout sourire, Natacha Croisic admirative, le père soulagé, la mère portant dans
ses bras le bébé, la secrétaire un peu déboussolée. Gabriel Méritan s’est affalé sur une chaise, la tête entre les mains, il ne cesse de répéter : « je suis désolé…pardonnez-moi… »
L’assistante sociale me serre la main.
“ Nous voulions tous vous remercier pour votre courage Monsieur Jacques Gilbert. Grâce à vous, un drame a pu être évité. Sans violence, juste en dialoguant.
Aussi, au nom de nous tous, un grand merci ”.
Et ils défilent tous devant moi comme si j’étais un héros. Je suis mal à l’aise.
Je les salue, un peu gêné, prétextant un rendez-vous imaginaire pour justifier mon désir de fuir.
Je ne me sens pas à ma place ici.
Je réussis enfin à sortir. Je respire à pleins poumons l’air frais du dehors.
10 h 30
Le ciel est enfin bleu.
Je me sens triste pourtant.
La pression qui retombe. Mais pas seulement.
“ Et l'absence de ce qu'on aime, quelque peut qu'elle dure, a toujours trop duré ”.
Ce n’est pas de moi, c’est de Molière. Il paraîtrait qu’il n’est pas l’auteur des pièces qu’on lui attribue. Mais quelque part, je m’en fous un peu.
Où est Félicie ? Que fait-elle ? Pense-t-elle parfois à moi ?
Et aujourd’hui, si elle apprenait comment je me suis comporté, serait-elle fière de moi ?
FIN
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