Mardi 23 février 2010
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16:30
Par Patrick FORT
Les Aventures de Jacques Gilbert – VIII
Mourir pour une idée
- 8ème partie -

De longues minutes s’écoulent, il reste tête baissée et nous nous interrogeons du regard. Je me retourne. La
mamie somnole.
D’une voix chevrotante, il commence enfin à nous parler. Lentement. Ses mains tremblent mais il semble avoir repris le contrôle de lui-même. Cela me rassure un
peu.
Nous l’écoutons sans l’interrompre. Ce calme apparent n’est en rien rassurant. La moindre contrariété pourrait déclencher le pire.
“ Bon d’accord, je me suis un peu énervé. Et alors ? J’avais pas le droit peut-être ? Je ne pensais pas en arriver là. Je ne vous veux aucun mal. Je suis à
bout, c’est tout. Je vous demande juste de m’écouter. Depuis des mois, je ne demande que ça : être écouté…et personne ne m’écoute !
Mon nom est Gabriel Méritan. Je sais. Ce nom de famille ne me va pas…vous allez comprendre pourquoi…
Ma femme m’a plaqué après vingt six ans de mariage. Vingt six ans. Vous imaginez ce que ça représente ? Elle s’ennuyait avec moi. Elle n’avait plus rien à me
dire. J’étais devenu un étranger pour elle…Puis, j’ai été licencié après avoir bossé pendant trente ans dans la même boîte. Du jour au lendemain, j’ai appris que mon tour était venu, que
j’étais prévu dans la prochaine vague de licenciements, “ la prochaine charrette ” comme le disait mon collègue Bébert. Un jeune embauché au service des ressources humaines me l’a appris à la
pause café. Ils n’ont même pas osé me convoquer pour me l’annoncer. On ne vaut pas plus qu’une merde…Après trente ans…quelle bande de couilles molles…j’aurais du en crever un ou deux…même si
ça n’aurait servi à rien…
La semaine dernière, l’huissier est venu m’expulser de mon logement… Un an d’impayés de loyer. J’ai juste eu le temps d’emporter quelques affaires. Et mon
flingue. Le club de tir, c’était mon seul loisir…J’ai même remporté des concours…Ils ont du revendre les trophées…
Depuis, je dors dans les halls de gare, les jardins publics, les cages d’escaliers. J’ai pas envie de pioncer dans des centres d’accueil …
J’essaie d’obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale depuis une semaine. Mais on m’envoie toujours balader. “ Pas possible ”… “ Rappelez en fin
d’après-midi ”… “ Contactez l’association machin bidule de notre part ”… « Bonne journée monsieur et le cul que vous pèle… »
Alors ce matin, je me suis pointé. Remonté comme une pendule.
Bon c’est vrai, j’ai picolé sévère avant de venir. Ça tient chaud et ça me calme les nerfs…
Je reconnais que j’ai pété un câble. L accumulation a fait que…j’ai craqué…je m’en veux un peu.
Je suis surtout fatigué, je n’ai plus rien à perdre. Je veux qu’enfin on m’écoute. Désolé que cela tombe sur vous…
Je ne vous veux aucun mal. Je me suis servi de ce pistolet pour que l’on m’entende, pour être crédible. Et puis soyez rassurés, il était chargé avec des balles
à blanc.
Je souhaite juste de l’aide. C’est pas compliqué à comprendre, non ? »
« Toi, le jeune, donne moi ton portable. J’ai bousillé le téléphone et j’ai besoin de passer un coup de fil à un journaliste. C’est décidé : je veux que l’on
vienne m’interviewer. Je veux passer à la télé. Je veux être un exemple. Parce qu’il m’arrive, cela arrive à beaucoup d’autres. A travers moi, beaucoup se reconnaîtront. Notre société est
pourrie : certains crèvent en silence pendant que d’autres s’enrichissent. Et tout le monde trouve ça normal…non ? ”.
Je hoche la tête. J’éprouve de la compassion pour ce type. Pourtant, je pressens que je dois agir. Vite. Avec ce type d’individu, tout pourrait déraper en
quelques minutes. Je dois lui parler tant qu’il est encore calme.
Le jeune fouille dans son sac et docile, sort son portable.
L’homme coince le téléphone entre ses cuisses. Il attrape son portefeuille pour en extirper un petit papier.
Je prends mon courage à deux mains. Mon cœur bat à me briser la poitrine et j’ai très froid. Mais je dois lui parler. La situation pourrait devenir critique. Ce
type, au bout de rouleau, imbibé d’alcool, marche sur la corde raide depuis un bout de temps. Son humeur changeante, ses accès de violence et son indécision n’augurent rien de bon.
Une bombe à retardement à désamorcer au plus vite.