Mardi 23 février 2010
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16:40
Par Patrick FORT
Les Aventures de Jacques Gilbert – VIII
Mourir pour une idée
- 6ème partie -

Maintenant que ma décision est prise, allons-y gaiement, mourrons pour une idée ! Oui ! Oui…oui… mais…laquelle ?
Tu tournes en rond Jacques !
L’amour ? Aragon a résumé ce que j’en pense actuellement dans le titre d’un poème : “ Il n’y a pas d’amour heureux ”. Bon, j’admets que je ne suis pas totalement objectif… Aragon également, me
direz-vous, puisqu’il venait d’apprendre au moment où il écrivait ces vers qu’Elsa Triolet le trompait…
La liberté ? Si l’on se donne la peine d’y réfléchir, on comprendra assez vite qu’elle n’est qu’une illusion depuis la nuit des temps.
La fraternité ? L’égalité ? Et pourquoi pas non plus la redistribution équitable des richesses tant que nous y sommes ?
Liberté, Égalité, Fraternité…Je me retiens pour ne pas éclater de rire ! Ah la bonne blague !
Peut-être devrais-je adopter cette citation d’Edmond Rostand dans “ Cyrano de Bergerac… “ On ne se bat pas dans l’espoir du succès, non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ”.
Cela me correspondrait mieux je trouve et…
“ Monsieur Gilbert ? Monsieur Gilbert ! Veuillez me suivre s’il vous plaît… ”.
Je n’ai pas vu arriver Natacha Croisic et je la dévisage, un peu surpris et hébété. Je dois avoir l’air ridicule. Je bondis de ma chaise, évite de justesse la poussette et suis l’assistante
sociale en trottinant comme un petit toutou obéissant. Dans un quart d’heure, je serai dehors…Je suis presque d’excellente humeur. Je vais rentrer bientôt chez moi !
Le type impatient au fonds du couloir se met à hurler.
“ J’étais là avant ce connard ! Il n’a pas le droit de me piquer la place ! ”
Il se précipite en courant dans notre direction, me bouscule contre le mur sur lequel je me cogne la tête. Un peu sonné, je tombe à même le sol et je glisse en tentant de me remettre tant bien
que mal debout.
“ Monsieur…voyons calmez vous… ” lui ordonne la jeune assistante sociale.
- Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi poufiasse !
- Monsieur, je ne vous permets pas…
- Moi oui !
- Vous vous croyez où ?
- Ta gueule ! Va rejoindre la vieille et les jeunes dans la salle d’attente ! Et aide l’autre abruti à se relever…vous commencez tous à me gonfler maintenant !
- Monsieur…du calme…
- J’en en marre d’être tout le temps écrasé…jamais on ne m’écoute…c’est toujours la même chose…j’ai des droits comme tout le monde…
- Venez dans mon bureau…nous allons discuter calmement…
- C’est trop tard…ça ne sert plus à rien !
- Vous vous trompez…
- Ça suffit ! Tu obéis ou je lui fais la peau, crie-t-il en pointant dans ma direction le canon d’un revolver qu’il vient de sortir de la poche de son anorak trop grand. Il gesticule dans tous
les sens.
Et pour ne laisser aucun doute quant à ses intentions, il tire à bout portant dans le plafond.
Un peu étourdi, je prends la main que Natacha Croisic me tend et parviens à me relever. Je comprends qu’il ne vaut mieux pas le contrarier.
“ Je crois que nous devrions suivre ses recommandations…ce serait plus prudent… ” dis-je bêtement.
“ Plus vite ” rugit le type en nous poussant dans le dos, “ vous causerez après… ”.
Il pue l’alcool et son haleine m’arrache un haut le cœur. S’il titube, cela n’a rien à voir avec ce que je croyais être des cors aux pieds.
Nous rejoignons la salle d’attente. La vieille dame ne comprend pas ce qu’il se passe, trafique sa prothèse auditive et plisse les yeux dans notre direction. Pour Noël, c’est décidé, je lui
offrirai un nouveau sonotone.
Le jeune couple nous dévisage et la mère effrayée essaie de calmer son bébé. Son compagnon, livide, reste là, les yeux exorbités et la bouche bée.
Les murs sont devenus rouges, les gens ont viré au rouge et mon humeur s’est teintée de rouge.
J’ai à nouveau envie d’uriner.
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