Mardi 23 février 2010
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16:47
Par Patrick FORT
Les Aventures de Jacques Gilbert – VIII
Mourir pour une idée
- 4ème partie -

Je n’ai rien vu venir. Et depuis près de quinze jours, j’essaie d’apprivoiser le vide.
“ Les départs devraient être soudains ” conseillait Benjamin Disraeli.
Je ne crois pas que Félicie ait jamais lu Benjamin Disraeli mais elle a appliqué à la lettre ce qu’il préconisait.
Un simple mot sur la table de la cuisine. Un laconique “ Pardon ” griffonné à la va-vite en guise d’explications. Quand je me suis levé un matin, elle n’était plus là. Tout simplement. Je
m’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à prendre cette décision. Elle n’a emporté que quelques affaires pour fuir vers un je ne sais où. Sur un calendrier, je coche les jours qui
m’éloignent d’elle. Et même si ce calendrier date de 2006, ce n’est pas grave. De toute façon le temps s’est arrêté depuis le jour fatidique où…
Alors leur RSA…
La rage monte…ce n’est pas bon pour moi…je dois retrouver mon calme…penser à autre chose…et si j’essayais la
sophrologie ?
Depuis que Félicie m’a quitté – je dois me résoudre à cette évidence et à appeler un chat un chat - j’ai, par
intermittence, l’âme d’un révolutionnaire. J’ai les nerfs à fleur de peau, je m’insurge pour un rien et je me mets en colère à la moindre occasion. Je me retiens pour ne pas distribuer des
claques aux gens que je croise dans la rue : je les trouve laids comme des poux, bêtes à manger du foin et conformistes à en pleurer. C’est ma façon à moi de transférer le chagrin que j’éprouve
en accusant de tous les maux ce monde dans lequel j’essaie de trouver ma place depuis quarante-quatre ans.
Parce que ce monde est responsable de ce qu’il m’arrive.
S’il était parfait ce monde, les groupuscules qui en dénoncent les injustices n’existeraient pas, je n’aurais pas
rejoint par hasard le Mouvement Fraternel contre l’Oppression, je n’y aurais pas rencontré Félicie, elle ne m’aurait pas quitté et je serais toujours tranquille dans mon petit trois pièces à lire
mes auteurs favoris. Je pense que vous ne trouverez rien à redire à ma brillante démonstration…Logique, claire, précise : un grand moment de dialectique qui n’a rien à envier à
Kant.
Du coup, fier de moi, je souris à la vielle dame. Dans mon esprit, de gris clair, elle est passée au rose
pâle.
Pour venir à ce rendez-vous, j’ai fouillé dans mon armoire pour m’accoutrer au mieux.
Mon jean troué ferait son effet mais je n’étais pas satisfait : je voulais renforcer le côté rebelle qui sommeille
en moi. Aussi la chemisette blanche que j’avais initialement choisie n’allait pas. Je la balançai d’un geste rageur sur mon lit. C’est alors que je tombai sur ce vieux tee-shirt rouge imprimé à
l’effigie de Che Guevara. À la fac, au cours de ma troisième année en Lettres Modernes, je le portais tous les jours et ne le lavais, à regret, que le week-end. C’était mon tee-shirt
porte-bonheur et j’avais oublié le posséder encore. J’ai poussé un petit cri de plaisir pour marquer ma satisfaction. Il était un peu délavé et usé, il me serrait j’en conviens, mais il collait à
merveille avec le look que je voulais afficher. Bon, d’accord, ma bedaine ressortait un peu. Pendant l’entretien, je m’arrangerai pour rester tout le temps de profil et d’ailleurs pourquoi les
rebelles seraient-ils sveltes et élancés ?
9 h 30
Je ne parviens pas à me préparer à l’entretien avec l’assistante sociale. En ce moment, un rien me perturbe.
J’avais rendez-vous à 9 heures mais comme de coutume, il y a du retard.
Seule la sonnerie du téléphone vient interrompre la monotonie et l’ennui de ces lieux.
Dans le couloir, le type continue à marcher et à rouspéter. Et à me taper sur les nerfs. J’ai envie de me lever
pour lui en coller une. Sauf qu’il est un plus grand que moi…
La vieille dame a fermé les yeux. A quoi rêvent les personnes âgées ?
Le jeune couple somnole et le bébé s’est rendormi. A quoi rêvent les nouveaux-nés ?
La porte d’entrée s’ouvre violemment et nous sursautons tous. Le bébé vient de se remettre à
pleurnicher.
Une jeune femme vient de faire irruption dans le centre médico-social. Elle se dirige droit vers l’accueil et,
l’air désolé, jette un coup d’œil à la pendule.
Je la détaille discrètement. Un joli brin de fille, la trentaine, une rousse aux yeux verts. Navrée, elle s’excuse
“ pour son léger retard ”.
“ La voiture, encore une fois, n’a pas voulu démarrer ”
“ Natacha, demain viens en vélo et en plus, tu feras des économies ” lui rétorque sèchement la
secrétaire.
La jeune femme hausse les épaules et ne prend pas la peine de relever la petite pique. Elle demande poliment le
cahier de rendez-vous qu’elle consulte avec attention. Puis, elle fouille du regard la salle d’attente et, d’une voix douce appelle “ Monsieur Jacques Gilbert ”. Je me lève et, soulagé, m’apprête
à la rejoindre : dans un quart d’heure, je serai dehors. Mais d’un geste de la main, elle m’invite à me rasseoir…
“ Monsieur Jacques Gilbert…je suis Natacha Croisic…je vais vous recevoir dans quelques minutes…j’ai juste un coup
de téléphone urgent à passer…je reviens vous chercher… ”.
Je m’exécute et retourne à mon ennui…
La convocation était signée par cette “ Natacha Croisic ” dont je viens de faire la connaissance. Elle remplace
Sabrina Lamure partie en congé maternité. Cela m’arrange : je ne souhaitais pas la revoir. Être confronté encore une fois à un amour raté m’aurait achevé. Félicie…Sabrina…
Comment ai-je pu, à un moment donné, m’amouracher de mon assistante sociale ?
J’ai oublié le poème en prose de Baudelaire et cela me stresse au plus haut point. Mes pensées vagabondent. Je
réfléchis à tout autre chose, essaie d’oublier cette “ simple formalité administrative ”. Pour passer le temps, je feins de feuilleter les pages d’un magazine quelconque pour finir par me rendre
compte que je le tiens à l’envers. Je le repose sur la petite table en bois verni de la salle d’attente. Je croise le regard amusé et bienveillant de la vieille dame qui m’observe depuis quelques
minutes. Elle esquisse un sourire compréhensif. Je hausse les épaules et lui adresse un sourire enjôleur. Je crois que j’ai une touche.
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