Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /Fév /2010 16:49

Par PAT DE BIGORRE
Les Aventures de Jacques Gilbert – VIII

Mourir pour une idée

- 3ème partie -

c.baudelaire

9 H 15

Je suis assis dans la salle d’attente
Pas à ma place, fatigué mais moins agressif qu’à mon arrivée. La pression est un peu retombée. Mais je me demande toujours ce que je fous là.
Car être ici ou ailleurs, depuis que Félicie m’a quitté, cela m’est bien égal.
Pour ne pas sombrer totalement, à longueur de journée, j’apprends par cœur des poèmes : Paul Eluard, René Char, Pierre Reverdy, Tristan Corbières, Apollinaire et j’allais oublier ces bons vieux Victor Hugo, Rimbaud et Verlaine. Hier j’ai relu les sonnets de Ronsard et Du Bellay.
Je lutte à coups de rimes, d’alexandrins, d’assonances et d’allitérations.
“ La poésie rend la vie sur terre plus belle, moins éphémère, moins misérable ” proclamait le poète syrien Adonis.
Je me rassérène avec les mots des autres. Je me les récite à voix haute et m’abandonne dans leur musicalité ; j’ouvre mes papilles pour en goûter les multiples saveurs ; je ferme les yeux et parfois, un monde meilleur se dessine. Ce sont mes antidépresseurs à moi. L’avantage est que je n’ai pas besoin d’ordonnance pour me les procurer. Au moins on ne pourra jamais me reprocher de participer activement au déficit de la sécurité sociale.
Oui, la poésie m’aide à tenir bon et à garder le cap. Mon moral reste à flot et je ne coule pas. Derrière l’écho salvateur de ces mots se profile l’idée réconfortante que je ne suis pas seul. Ils m’accompagnent et mon quotidien soudain devient moins lourd à supporter. Et si je créais la “ Jacques Gilbert thérapie ?"»
“ Bonjour Monsieur Gilbert.
- Bonjour que vous arrive-t-il ?
- Je broie du noir à longueur de journée.
- Bien, pour commencer, en traitement de fonds, je vais vous prescrire “ Les yeux d’Elsa ” de Louis Aragon. Un poème, matin, midi et soir, et ce pendant quinze jours. Et du René Char pour vos défenses immunitaires. “ Le marteau sans maître ” fera l’affaire. A prendre tout au long de la journée. Vous allez voir cela va vous faire du bien.
- Merci Monsieur Gilbert. Combien vous dois-je ?
- Rien. Offrez-moi un livre à l’occasion.
Oui, la “ Jacques Gilbert thérapie ” est une idée à creuser. Je me pencherai sur ce projet prometteur à l’occasion.

Pour préparer ce fameux entretien, j’ai appris par cœur le poème en prose de Baudelaire, “ N’importe où hors du monde ”. “ Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas ” sera ma seule réponse aux nombreuses questions que l’assistante sociale ne manquera pas de me poser. Avec un peu de chance, qui sait, peut-être débattrons-nous de la thématique de la solitude dans “ Le spleen de Paris ”.
Mais j’en doute fort.
Je suis dubitatif quant à l’improbable salon littéraire qui pourrait se tenir en ces lieux. Et “ dubitatif ”, comme l’écrivait Pierre Desproges, “ ce n’est pas un mot cochon : cela veut dire seulement que le doute m’habite ”.
“ Allez courage Jacques ! D’ici une heure, tu seras sorti ” m’a répété Cambouis. Il m’a littéralement traîné jusque devant la porte. “ Ce n’est pas bon de rester enfermé chez toi toute la journée ! Sortir va te changer les idées ! Et n’oublie la roue finit toujours pas tourner…et une de perdue, dix de retrouvées ! ”. “ Pas dix roues, dix filles ! ” a-t-il précisé en me gratifiant d’un clin d’œil.
Une simple raison m’a amené ici : une convocation pour m’informer d’un changement eu égard à mon statut social. Je dois signer des papiers pour approuver le nouveau dispositif dans lequel on veut désormais me caser. Avouez que l’affaire est d’importance…et, entre deux périodes de torpeur, m’irrite au plus haut point.
Le RMI ne s’appelle plus le RMI et je suis en colère. “ Si tu veux vaincre la colère, elle ne peut te vaincre. Tu commences à la vaincre si tu la fais taire ” philosophait ce boute en train de Sénèque. Mon problème est que ma colère je me retiens pour ne pas la hurler. Pire, je la revendique ! Et Sénèque, ces précieux conseils, il peut se les mettre où je pense !
Les brillants polytechniciens qui, pour justifier leurs salaires mirobolants, flanchent, à longueur de journée sur les appellations et sigles, ont décidé que désormais on dirait RSA : Revenu de Solidarité Actif. Je l’aimais bien moi mon vieil ami le RMI et j’ai un petit pincement au cœur de le voir disparaître ainsi dans l’indifférence générale.
Ma vie est suffisamment compliquée en ce moment : je n’avais pas besoin de ça. “ La cerise sur le pompon” pour paraphraser l’impayable Cambouis.
Vous jugerez ma réaction peut-être un brin démesuré… “ beaucoup de bruit pour rien ” ajouteront même les plus critiques…
Comprenez moi…Sachez juste, et cela n’est en rien une justification, que le RMI était pour moi un repère. Et en ce moment, depuis l’absence de Félicie, je perds mes repères.
Je ne me reconnais plus lorsque mon regard croise mon reflet dans la glace embuée de ma salle de bain. Le type qui me dévisage, je ne peux pas croire que ce soit moi. Je ne me supporte plus et j’ai été à deux doigts de me teindre en blond pour avoir l’impression d’être quelqu’un d’autre. La moustache par contre, je n’ai pas osé…

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