Mardi 23 février 2010
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16:51
Par Patrick FORT
Les Aventures de Jacques Gilbert – VIII
Mourir pour une idée

1.
Centre médico-social
9 h 00
Le temps est morose ou alors est-ce mon humeur qui déteint sur les nuages, plombe le ciel et lui donne cette couleur cendrée qui me donne la nausée…
Depuis un quart d’heure, je suis assis dans cette salle d’attente à me demander ce que je fous là.
Aujourd’hui, j’ai décidé d’être méchant. Ce n’est pas dans ma nature mais j’ai envie d’essayer quand même. Comme ça. Pour voir si je suis crédible dans ce rôle de composition.
Les murs sont gris, les gens sont gris et mon moral est gris.
Pas à ma place, fatigué et prêt à mordre.
“ Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs ; ils ont leurs entrées et leurs sorties ”.
Ce n’est pas de moi mais de ce cher Shakespeare. Il paraîtrait qu’il n’est pas l’auteur des pièces qu’on lui attribue. Mais quelque part, je m’en fous un peu.
Ce matin donc, quelques minutes après m’être réveillé, cette phrase me trottait dans le crâne. Le titre de la pièce dont elle était tirée m’échappait. Cela m’a un peu agacé et, pour calmer mon
anxiété, je suis allé vérifier dans une encyclopédie. Que voulez-vous… comme le dirait ma grand-mère : “ Chacun porte sa croix…et dans la vie il faut s’en voir…té ! ”. En effet, certains, sont
contraints de se lever pour aller travailler. Ils maudissent la longue journée qui s’annonce et aimeraient accélérer le temps pour regagner aussitôt leurs pénates. Moi, Jacques Gilbert, je
descends de mon lit en songeant à ce bon vieux William. Et la croix n’en est pas moins lourde à porter…croyez-moi.
Quand j’ai eu la réponse - je le savais c’était dans “ Comme il vous plaira ” ! – je me suis tout de suite senti mieux. Et curieuse coïncidence, le personnage qui, dans cette pièce, monologue sur
la condition humaine se prénomme… Jacques !
Debout dans ma minuscule cuisine, entre deux gorgées de café, je songeais à cette curieuse coïncidence. Je décortiquais cette phrase et une angoisse maligne s’installait en moi : elle me
renvoyait pernicieusement à ma propre vie et je n’aimais pas ce qu’elle me racontait.
“ Ici bas, me disais-je avec fatalisme, le premier rôle t’échappera toujours. Tu seras cantonné, ad vitam aeternam, à être au mieux un insipide figurant. Au fonds de la scène, collé au rideau,
côté cour les jours impairs, côté jardin les jours pairs, vêtu d’un collant moulant, tenant une hallebarde, t’ennuyant à mourir dans une pièce à laquelle tu ne participes pas. Sois honnête
Jacques : depuis quarante-quatre ans, tu es plus spectateur qu’acteur de ta propre vie. Non ? ”
Je me suis mis à hurler : “ Quel con ce Shakespeare ! ”. Les voisins ont du m’entendre mais je m’en contrefoutais !
Oui, dans la vie, il faut s’en voir …té !
Je suis venu à ce rendez-vous au centre médico-social mais j’aurais pu tout aussi bien rester chez moi : allongé sur mon lit, occupant ma journée, une fois de plus, à fixer le vide et à compter
ce temps qui n’en finit pas de s’écouler.
Je ressasse, je rumine, je remâche, je digère mal et cela m’épuise.
“ Tout finira par s’arranger. La vie reprendra son cours ordinaire. Et ton moral remontera ” me répète Cambouis, à chacune de nos rencontres, avec son air de “ dans le fonds, à y bien
réfléchir, rien n’est grave ”.
Je voudrais bien le croire. Sauf que pour solutionner sereinement cette équation existentialiste, que je baptiserai sans grande originalité, “ aller mieux ”, une donnée essentielle me
manque pour la résoudre : le jour.
En attendant des lendemains meilleurs, je suis assis dans cette salle d’attente à me demander ce que je fous là.
Pas à ma place, fatigué et prêt à mordre.
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Publié dans : VIII. Mourir pour une idée
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