Jeudi 8 octobre 2009
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20:00
Par PAT DE BIGORRE
DERNIER CAFE AU DELIRIUM
- 1ère partie -
Nous n’avions pas besoin de nous donner y rendez-vous pour être certains de nous y retrouver.
Car au bar-pmu « Le Delirium », si vous cherchiez quelqu’un, vous aviez une grande chance de l’y rencontrer à un moment donné ou un autre. Et si la personne répondait aux abonnés absents,
Philippe, le patron, vous aurait renseigné de toute manière. Vous auriez su si elle était venue et si vous ne n’aviez pas le temps, laisser un message était toujours possible et, aucun doute,
il serait transmis.
Dans un village, le bar n’est pas qu’un endroit de perdition vouée aux gémonies des bien-pensants et celles et ceux qui les fréquentent ne sont pas forcément livrés à la vindicte populaire
pour ivresse sur la voie publique.
Dans un village, le bar ne se résume pas à un simple débit de boissons alcoolisées que l’on écluse les unes après les autres, jusqu’à plus soif.
Dans un village, au fin fonds des Pyrénées ou sur les routes du Finistère, le moindre bar a une histoire à vous raconter. Il cimente les liens, les renforce, leur donne ses lettres de
noblesse.
Aussi, quand dans un village, un bar cesse son activité, ce ne sont pas seulement deux portes qui se ferment définitivement, des lumières qui s’éteignent et une pancarte « A vendre »
accrochée à la devanture.
Car dans un village, un bar qui ferme, c’est un village qui, en perdant une partie de son âme, meurt à petit feu.
« Le Delirium » n’était rien de plus qu’un simple bar.
Si vous vous y étiez arrêtés, peut-être n’auriez-vous pas gardé de ce lieu un souvenir impérissable.
Un bar comme il en existe une multitude.
Ou alors son nom, inattendu et un brin provocateur, aurait titillé, peut-être, votre curiosité. « Le Delirium », en effet, quel drôle de nom…Vous vous seriez alors interrogés sur les raisons
mystérieuses qui avait poussé le propriétaire à le baptiser ainsi. Et si vous aviez posé la question, « Pourquoi « Le Delirium », on vous aurait répondu, avec un haussement d’épaule « Parce
que delirium tremens… ».
Si vous vous aviez franchi la porte, nous vous aurions peut-être offert un verre pour vous montrer que, parfois, nous savons nous montrer civilisés. Nous aurions discuté de la pluie et du
beau temps, du dernier match de rugby de vos vacances ou de la région. Et je n’aurais pas manqué de vous montrer une curiosité, un arbre mort, peint en vert et qui trônait au milieu de ce
bar, là, juste derrière nous, entre l’escalier et le comptoir. Depuis le premier jour de l’ouverture, il avait toujours été à cette place, les racines enfoncées dans le carrelage.
Pour Noël, on le décorait même avec des guirlandes multicolores pour qu’il soit beau pour les fêtes de fin d’année.
Oui, « Le Delirium » n’avait rien de plus ou de moins qu’un autre bar.
Mais pourtant il était unique.
Pour la dernière fois, assis sur un tabouret et les bras posés sur le comptoir, j’ai commandé un café.
Philippe pose la tasse devant moi et s’éclipse pour aller encaisser quelques tickets de PMU qu’un turfiste impatient désire jouer avant le départ imminent de la course.
Je m’empreigne des lieux et tente de mettre de l’ordre dans ma mémoire encombrée par ces souvenirs qui se bousculent.
Ecrire pour les vivants et les morts ; fixer le passé pour qu’il ne se dilue pas dans l’oubli ; capturer le temps afin qu’il ne s’amenuise pas et ne devienne plus qu'un minuscule fil suspendu
dans le vide.
Le café n’a pas le goût habituel.
Je le savoure à petites gorgées pour en prolonger la durée afin de retrouver cette saveur si particulière qu’il a perdu.
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