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Par PAT DE BIGORRE


LA KERMESSE


On ne l’y reprendra plus.
Lui qui se refuse à fréquenter les grandes surfaces et magasins « ouverts exceptionnellement les jours fériés », aujourd’hui, il n’a rien trouvé de mieux que de déroger à cette règle sacro-sainte pour quelques emplettes sans grande importance.
Elles pouvaient attendre le lendemain et il aurait très bien pu s’en passer.
Oui, mais il a pris quand même sa voiture ; oui, mais il a quand même tourné plusieurs fois dans le parking avant de trouver une place pour se garer ; oui, mais malgré sa tenue négligée, il a quand même osé franchir les portes du supermarché, un peu penaud et mal à l’aise à l’idée de croiser une connaissance.
En arpentant les rayons bondés, les cheveux en bataille, les yeux cernés et la barbe naissante, il examine la file interminable qui mène à la caisse. Il détaille toutes celles et ceux qui ont choisi de faire leurs courses aujourd’hui. Un grand nombre de personnes âgées qui sortent pour voir du monde ; des couples qui viennent se promener ici parce qu’ils tournent en rond chez eux ; des célibataires endurcis qui espèrent croiser l’âme soeur entre le rayon des produits laitiers et celui des produits surgelés.
Il pourrait faire demi-tour, reposer tout dans les rayons et remettre à sa place le paquet de café estampillé « commerce équitable », la baguette de pain pré-cuite et le liquide vaisselle « qui prend soin de vos mains ». Et au moment d’emprunter la « Sortie sans achat », céder à un coup de folie passagère, comme par exemple adresser un magistral bras d’honneur au vigile pour le provoquer.
Mais non. Sage et discipliné, il se range docilement à la suite des gens qui attendent. La caissière lance des regards blasés aux clients qui s’impatientent parce qu’elle ne va pas assez vite. Elle est fatiguée de ces réflexions incessantes. Elle aussi, elle aimerait être ailleurs.
Il calcule : une vingtaine de minutes au strict minimum vu les caddies remplis et les regards sans concession de ceux qui les poussent. Pour rien au monde ces derniers ne céderaient leur place. Ils s’accrochent hargneusement à leurs centimètres carrés d’avance. Ils seraient prêts à les défendre bec et ongles si un opportun s’avisait à essayer de les doubler. Il ne demande même pas à passer pour trois articles. Peine perdue. Il patiente et il s’ennuie. Il regarde distraitement les publicités qui défilent sur les écrans au-dessus des caisses.
Il aimerait distribuer quelques gifles, se mettre à hurler ou renverser les présentoirs. Juste pour voir.
Mais non. Il attend sagement son tour. Docile et discipliné.
Oui, on ne l’y reprendra plus ! Quelle idée de venir ici en ce jeudi de l’Ascension !
Il répète doucement à voix basse ce à quoi il vient de songer… « Le jeudi de l’Ascension »…Il n’avait pas réalisé… « Le jeudi de l’Ascension ! » Enfant, ce jour était si important pour lui…et aujourd’hui, il a fallu qu’il vienne ici pour…


…Le jeudi de l’Ascension est une date magique. Après des semaines d’intenses préparatifs, la kermesse de ton école se déroule sous le préau et dans l’immense cour de récréation, à l’ombre des chênes bicentenaires. Les nombreux stands ont été décorés de guirlandes multicolores et de banderoles flamboyantes.  Les professeurs et les parents d’élèves règlent les ultimes détails. Ton père, grand organisateur de l’événement, parcourt les allées, attentif au moindre imprévu de dernière minute.
Sur l’estrade, les lots, que les heureux gagnants de la tombola se verront remettre en fin d’après-midi, attisent toutes les convoitises. « Gégé » place les micros et vérifie les branchements. Tout doit fonctionner parfaitement, lorsque, aux environs de quinze heures, la chorale de ton école donnera un récital. La panne de dernière minute est son cauchemar.
Depuis l’ouverture de la kermesse, la foule se presse pour profiter de la fête. Les enceintes diffusent une musique festive et l’odeur des crêpes réveille les papilles endormies. Les gens se reconnaissent, se saluent et échangent des nouvelles. Les enfants dévorent des yeux toutes ces friandises et ces jouets qui n’attendent qu’eux.
Toi, les mains enfouies dans les poches de ton beau pantalon du dimanche que tu prends garde à ne surtout pas salir, tu déambules sans trop savoir où aller.
Le précieux billet de cinquante francs que t’a donné ta mère est soigneusement plié dans ton porte-monnaie. Cette nuit, tu n’as pas arrêté de vérifier s’il ne s’était pas envolé. Chaque année, la veille de ce jour tant attendu, tu ressens cette délicieuse excitation et cette envie d’accélérer le temps pour être enfin à demain.
Ton stand préféré est celui du jeu de la Poste. Quiconque est présent à la kermesse peut venir au stand et écrire un message à une autre personne également sur les lieux. Un “facteur” annonce au micro qu’une lettre vous attend. On vient chercher sa lettre et on peut aussi répondre. Ce n’est pas obligatoire mais c’est quand même mieux !
Tu commenceras peut-être par le tir à la carabine. Tu n’es pas très adroit mais tu essaieras malgré tout. Le stand tenu par Monsieur Joseph est tout au fonds de la cour. Tu t’y rendras quand il n’y aura personne. Quand on te regarde, tu perds tous tes moyens et tu ne veux pas que l’on se moque de toi quand tu manqueras la cible. Tu te décideras au dernier moment. Tu as toute la journée devant toi, c’est ta journée. Une chose est sûre : tu fouineras d’abord à la brocante. En fouillant dans les cartons, tu trouveras plusieurs livres que tu n’as pas encore lus. Mais tu dois être attentif à ne pas dépenser tout ton argent. Autrement, tu ne pourras pas tenter sa chance à l’épreuve des bouteilles et des cerceaux, à la pêche miraculeuse ou au jeu de massacre. Tu adores décaniller les boîtes de conserve ! Par contre, le jeu de la planche à savon, tu n’y mettras pas les pieds. L’année dernière, tu as perdu à chaque essai. De toute façon, ce jeu est nul !
Tu croises tes grands-mères, Jeanne et Germaine. Elles bavardent avec ta sœur Christelle qu’elles ont retrouvée devant le stand des bijoux. Elles t’embrassent et te glissent chacune une pièce de dix francs dans la main, après t’avoir ébouriffé les cheveux avec un sourire amusé. Tu les remercies et tu les quittes précipitamment. Tu viens d’apercevoir ton ami Frédéric qui, tout essoufflé, arrive enfin….Il a du mal à parler, il articule mal et tu saisis quelques bribes…tu lui demandes de répéter plus lentement. L’abbé Robert Superbie tient une nouvelle attraction qui fait fureur et de nombreux cadeaux attendent les plus patients. Le principe est simple : il suffit de promener un crochet sur un fil de fer sans le toucher. Mais attention ! Si on touche le fil de fer, une ampoule s’allume et on a perdu…tu t’élances à la suite de Frédéric, pressé de découvrir ce nouveau jeu.  En chemin, vous rencontrez Christophe qui vous offre des chocolatines croustillantes à peine sorties du four de la boulangerie tenue par ses parents. Tu la dévores et en observant la foule, ton cœur se met à battre la chamade…Nathalie, une fille de ta classe…elle passe à côté de toi…elle te frôle sans te regarder… ses cheveux ont la couleur du soleil... ses yeux sont bleus comme l’océan… tu aimerais la rattraper, lui parler mais tu n’oses pas…




Il sent un caddie que l’on pousse dans son dos avec insistance. 

Il ne réalise pas tout de suite où il se trouve et regarde, sans trop comprendre, ce qu’il tient dans les mains : un paquet de café, une baguette de pain et un flacon de liquide vaisselle.

Il se retourne et croise deux petits yeux qui le dévisagent avec un agacement non feint. Un homme d’une cinquantaine d’années, le teint rougeaud et la moustache épaisse, soupire et d’un geste du menton lui signifie d’avancer.
Il jette ses emplettes dans le chariot de ce type impatient, tout en se répétant qu’on ne l’y reprendra plus de venir faire quelques courses le jour de l’Ascension.
Il remonte la file sous les regards surpris puis, il se précipite en courant vers la sortie.
Il erre un long moment sur cet immense parking avant de retrouver enfin son véhicule.
Ce monde là est si dérisoire...


FIN
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