Au petit matin, au sortir de cette lutte éprouvante, à écrire, envers et contre tout, j’étais épuisé.
Cet article serait le dernier que j’écrirai avant plusieurs semaines. Ce soir, je prendrai ma valise et prendrai le premier train.
Détaché depuis trois ans en Espagne pour couvrir ce conflit fratricide, j’avais assisté à tant d’horreurs, j’avais suivi tant de combats, j’avais lu sur les visages croisés tant de douleurs que
j’aspirais tout simplement à retrouver une vie normale.
Loin des bombes, des villes et de leurs ruines, des exécutions sommaires, des civils ballottés d’un cauchemar à un autre. J’étais las de ces gens sacrifiés, de ces familles qui
s’entredéchiraient, des charniers abandonnés à la morsure du vent.
Malgré le soulagement que je ressentais pour avoir respecté les délais, je ne parvenais pas à me défaire de ce sentiment d’abandon. Lancinant, il jouait sa petite musique et répétait sans fin sa
funèbre partition.
Je voulais fuir pour oublier. Le monde continuerait bien à tourner sans moi et surtout il ne m’inspirait plus que du dégoût.
M’affranchir de ce pays pour m’éloigner de cette guerre infâme s’imposait comme une évidence. J’avais besoin de repos et rien ne m’empêcherait de continuer à témoigner ensuite.
Après m’être aspergé le visage d’eau froide, je descendis à l’accueil pour câbler cet article en urgence au rédacteur en chef du journal. De la salle à manger, transformée pour l’occasion en
salle de presse, ne parvenait aucun bruit. Par chance, le hall était désert. Ceci me confirma que tout le monde dormait encore vu l’heure matinale. Ainsi je n’eus pas à attendre et tout fut réglé
en moins de dix minutes.
Je me dirigeai ensuite lentement vers le bar. Je m’installai sur le premier tabouret et posai les coudes sur le comptoir en bois vermoulu. Je commandai un café, ne résistant pas à l’envie de
fumer une énième cigarette pendant que le serveur remplissait ma tasse. Je remarquai à peine un homme qui, tapi dans un recoin de la pièce, fixait le carrelage sali par les innombrables va et
vient de mes collègues au cours de cette nuit agitée.
Absorbé par mes pensées, j’avalais lentement, par petites gorgées, ce breuvage amer qui me brûlait les lèvres.
Je m’apprêtais à regagner ma chambre quand une voix venant du fonds de la pièce m’interpella.
« Vous êtes journaliste ? »
Surpris, je me retournai. L’homme auquel je n’avais prêté qu’une vague attention, s’était levé et s’avançait maintenant vers moi. La démarche fatiguée et le pas lourd. Il devait avoir une
trentaine d’années. Les cheveux en bataille, les yeux cernés et mal rasé, ses vêtements trop larges dissimulaient mal sa maigreur.
« Enfin, je vous pose cette question mais je connais déjà la réponse. Hier soir, avec toutes ces sonneries de téléphone et tout ce brouhaha fatigant, je ne suis pas parvenu à fermer l’œil. Vous
avez câblé un article juste à l’instant, je vous observais. Alors j’en ai conclu que vous apparteniez à la meute bruyante responsable de mon manque de sommeil » conclut-il en souriant.
Il me tendit la main et serra la mienne avec force.
« Mon nom est Martin Lombard…Excusez-moi de vous interpeller ainsi sans m’être au préalable présenté. Je suis un cousin du propriétaire de cet hôtel. J’appartenais à la 14ème Brigade
Internationale et j’ai combattu au sein du bataillon « Commune de Paris ».
- Enchanté de faire votre connaissance. Que me voulez-vous ?
- Vous parler de la guerre.
- J’ai très peu de temps devant moi…je m’apprêtais à partir…
- Cela ne prendra qu’un quart d’heure…à votre accent, je devine que vous devez être anglais ou américain…je me trompe ?
- Je suis américain…
- Alors monsieur le journaliste américain, êtes-vous d’accord pour papoter avec moi ?
- Je suis désolé…
- Un quart d’heure…
- Je regrette mais…
- Vous pourriez avoir un minimum de respect !
- Bien au contraire…mais je dois partir bientôt et…
- Vous allez fermer votre gueule et m’écouter !
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