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Par PAT DE BIGORRE

TIERRA DE DOLOR


3ème partie

2. 

Ce fut épouvantable.
Butant sur chaque phrase, impuissant à trouver une accroche pour débuter la rédaction, je ne parvenais pas à coordonner mes pensées.
Incapable d’aligner deux mots à la suite, maudissant le langage, je tournais en rond et ne savais par où commencer.
La guerre d’Espagne m’avait révélé que le style ne parviendrait jamais à restituer avec sincérité le fracas de ce monde.
La réalité insaisissable que je tentais de capturer, cette réalité fuyait dès que je croyais l’approcher.
Une grande partie de la nuit, j’étais resté ainsi de longues heures. À maudire ma machine à écrire. À fumer cigarette sur cigarette. À ne bouger de mon siège que pour ouvrir la fenêtre. À respirer l’air froid qui descendait de la montagne pour rester éveillé, les sens en éveil, à l’affût de moindre bruit.
Puis, la multitude de visages anonymes croisés cet après-midi m’apparurent.
La foule se matérialisa devant moi et envahit l’espace de ma chambre.
Je lisais dans les regards l’imploration et le reproche. Ils me suppliaient : je n’avais pas le droit de me taire.
Ils  m’ordonnaient de reprendre le combat.
Je devais témoigner pour terrasser l’oubli et pour  hurler l’injustice.
Je sortais de l’ombre ces inconnus et les inondais de lumière.
Mes mots domptaient enfin les images qui me hantaient et je me les appropriais.
Mes doigts cognaient furieusement sur les touches de ma machine à écrire et je comblais le vide. Mes mains ne s’arrêtaient plus. Les paragraphes s’enchaînaient avec hargne, les uns après les autres, en un flot ininterrompu et portés par une prose passionnée.
En relatant les évènements de cette journée, je libérais ce déferlement d’images trop longtemps retenues.
Je me réappropriais ma propre parole qui redevenait utile en retrouvant son sens.
Les lettres s’assemblaient, formaient des mots et se nourrissaient de ma propre subjectivité. Ainsi la foule de ces anonymes existait. Chaque destin, chaque vie, chaque visage m’accompagnaient et dictaient chacune de mes phrases.
Le bruit des engrenages, des ressorts, des leviers et des tiges de ma Remington exprimaient toute ma fureur.
Ces mots extirpés dans la souffrance n’avaient jamais eu autant d’importance. Je les hurlais tout en le jetant sur les feuillets de papier que j’arrachais du rouleau sans me relire.

4ème partie
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