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Par PAT DE BIGORRE

TIERRA DE DOLOR


2ème partie

Après d’interminables heures de marche dans la neige et le froid, les réfugiés étaient repoussés sans ménagement par les gendarmes, dépassés par cet afflux soudain de population. Un détachement de tirailleurs sénégalais dépêchés, sur place en catastrophe, les suppléait tant bien que mal, n’hésitant pas frapper les plus récalcitrants avec la crosse de leurs fusils. Leur brutalité et cette absence d’empathie me donnaient la nausée. J’avais du mal à supporter ce mépris, ces espérances bafouées et cette absence d’humanité. Les scènes qui défilaient sans interruption devant mes yeux avaient des accents de tragédie antique. Je ressentais dans ma chair les coups portés et les insultes proférées m’arrachaient des hauts le cœur. Juliet offrit son manteau en laine épaisse à une mère vêtue d’une simple jupe et d’un châle déchiré. Je proposai mon duffle-coat à un vieillard qui s’appuyait avec difficulté sur sa canne pour garder l’équilibre. D’un geste de la main, il le refusa, la mine austère et les yeux étincelants de fierté.
Je me rapprochai de la multitude dense qui s’était agglutinée devant l’entrée principale de la gare. Juchés sur une camionnette, les gendarmes distribuaient des miches de pain et de l’eau aux réfugiés. Les gens se bousculaient, les main se tendaient et les estomacs affamés se déchiraient.
Sur ma gauche, des soldats français traversaient la foule en brandissant des écriteaux sur lesquels on avait griffonné en lettres capitales « FRANCO » ou « NEGRIN ». Repartir en Espagne ou demeurer ici.
Rares étaient ceux qui se rangeaient, en silence et les yeux rivés sur le sol, sous la pancarte « Franco ».
La majorité se ralliait au gouvernement républicain exilé à Toulouse. Ils étaient alors séparés après un tri rapide. Les femmes et les enfants d’un côté ; les hommes de l’autre.
Les larmes, les sanglots, les cris étouffés.
Pas moyen de dire au revoir, de s’étreindre pour se rassurer.
Les réfugiés étaient dirigés vers des hangars ou poussés dans des wagons où l’on avait étalé à la va-vite de la paille. Dans les camps que les autorités avaient commencé à construire, à Argelès-sur-Mer et au Barcarès, un quotidien improbable et des lendemains obscurs les attendaient. Et dans l’expectative, trouver au fond de soi la force de résister malgré tout à l’appel du vide.
En fin de soirée, lorsque nous arrivâmes devant la porte de l’hôtel, en descendant de la voiture, nous avions honte. Surtout de nous-mêmes.
Je gagnai en silence ma chambre, n’ayant aucune envie de discuter avec les autres journalistes qui arrivaient les uns après les autres. L’hôtel avait été choisi par le Préfet pour accueillir les envoyés spéciaux qui couvraient les évènements. Nous cantonner ici était également le meilleur moyen pour contrôler nos allées et venues et de nous empêcher ainsi de fourrer notre nez n’importe où. Pour nous dissuader de toute sortie intempestive, officiellement pour notre « sécurité », une dizaine de soldats étaient postés devant l’entrée.
Je cherchai en vain à croiser le regard de Juliet. Notre séparation était devenue anecdotique au milieu de ce chaos. Cette femme, que j’avais aimé quelques semaines, avait fini par me devenir étrangère. Mais en la voyant étreindre MacCoy, un correspondant de guerre écossais, je ressentis un léger pincement au cœur. Non par jalousie mais surtout pour avoir trompé Martha qui était repartie à Paris.
Après avoir ouvert la porte, je m’écroulai tout habillé sur le lit et restai là de longues minutes, à fixer les salissures qui noircissaient le plafond.
Entre ces quatre murs, j’étouffais et je pensais à « eux ».
Là-bas et moi ici.
Je devais rendre un reportage et ne parvenais pas à me concentrer. Aujourd’hui je n’avais pas eu la force de prendre la moindre note.
Le journal devait boucler son édition demain après-midi et attendait mon dû au plus tard pour le lendemain matin, à la première heure. J’aurais pu leur téléphoner pour les informer d’un retard probable mais je n’en avais pas eu la moindre envie.
Je finis par me relever. Je devais me forcer à écrire cet article.
Pour moi mais surtout, avant tout, pour « eux ».
Chaque minute perdue me le rappelait.
Même s’il était maintenant trop tard pour changer le cours des événements.

3ème partie
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