Le trajet en voiture pour gagner notre hôtel à Argelès-sur-Mer avait changé à jamais la lueur de nos regards et brûlé nos pupilles. Un tapis de
cendres recouvrait ce monde désormais dépouillé de ses couleurs par cette guerre, pire que toutes les autres car fratricide. L’exode massif auquel nous assistions se déroulait sous nos yeux sans que nous puissions y changer quoique ce soit. Nous étions le plus souvent à
l’arrêt et avions cessé d’observer le cadran de nos montres. Nous serions en retard mais cela n’avait plus guère d’importance. Les heures s’éparpillaient, le temps se disloquait et ne signifiait
plus rien. Il se perdait dans des méandres aux frontières indéfinies et abolissait les moindres repères. Témoins muets et impuissants, la tristesse broyait nos cœurs et notre vue se teintait de voiles noirâtres au fur et à mesure que nous
progressions dans cette marée humaine. Miguel, notre chauffeur, s’était frayé avec difficulté un passage au milieu de foule. Des milliers de personnes, exténuées et affamées, fuyaient
l’avancée des troupes franquistes et déferlaient sur les routes. Dans le véhicule, nous étions oppressés et désemparés. John, du « New York Times », si débonnaire habituellement ne desserrait pas les lèvres.
Assise côté passager, Juliet était livide. Elle fixait les flocons qui s’écrasaient sur le pare-brise et que les essuie-glaces s’acharnaient à chasser inlassablement. Seul Joseph, reporter pour l’agence Magnum, mitraillait la foule avec son appareil photo, un Leica 250 auquel il tenait plus que tout au
monde. La "retirada ", la retraite, avait débuté et avec elle, toute la douleur du monde se déversait sur les chemins sinueux et abrupts, dans un
torrent de larmes, de peur et de colère. Les rafales de vent succédaient aux averses de neige et le ciel indifférent aux malheurs des hommes retenait la lumière qui se fracassait dans
l’épaisseur des nuages. De Cerbère à Collioure, d’Arès à Prats de Mollo, de Bielsa à Aragnouet, le même spectacle éprouvant se répétait invariablement le long de la
frontière avec la France. La rudesse du massif pyrénéen et ces cols à franchir en plein hiver, dans des conditions épouvantables, éprouvaient les corps transis
de froid. Les efforts surhumains pour progresser coûte que coûte, mètre après mètre, demandaient abnégation et courage. Emmitouflés dans leurs couvertures pour se protéger des morsures du vent, ces hommes, ces femmes et ces enfants traînaient derrière eux des
valises dans lesquelles ils avaient jeté à la hâte quelques affaires. Le poids des sacs jetés sur le dos voûtait les épaules et coupait la respiration. Ou alors était-ce les souvenirs de la vie
qu’ils avaient abandonnée, devenus trop lourds à porter après plusieurs dizaines de kilomètres. Certains marchaient depuis des semaines, tirant des charrettes et poussant des brouettes dans lesquelles s’entassaient leurs effets personnels,
quelques victuailles et outils. Un vieillard avait amené avec lui ses deux vaches et il les guidait de la voix, aidé par son chien qui aboyait dès qu’elles s’écartaient du chemin. Des nouveau-nés
avaient été emmitouflés et placés dans des paniers fixés sur le dos d’un cheval famélique avec des cordes. Des camions et des véhicules en panne d’essence ou hors d’usage avaient été laissés au
bord des précipices pour ne pas retarder ceux qui étaient à la fin de la colonne. Les plus valides pressaient le pas et encourageaient ceux qui, à la traîne, les yeux cernés et le teint terreux,
titubaient de fatigue. Tous avançaient envers et contre tout, unis et solidaires malgré tout dans l’épreuve. Des brancards de fortune avaient été construits pour transporter les blessés. Beaucoup
étaient morts en cours de route et avaient été enterrés au fonds des fossés. Au bord de l’épuisement, ces foules interminables s’étalaient à perte de vue et peuplaient les espaces inhabités. Elles continuaient à avancer,
tête baissée et cœur serré d’inquiétude ; l’incertitude qui les attendait valant toujours mieux que la bête sauvage lancée à leurs trousses. Derrière chaque ride se devinait un bonheur ou un malheur, une espérance ou une déception. J’imaginais la vie de chacun de ces inconnus, leurs
douleurs, leurs espoirs. Je lisais les villages en ruines, la terre natale qu’ils emmenaient sous les semelles de leurs chaussures, les familles qu’il avait laissées derrière eux, les morts
devant lesquels ils ne se recueilleraient plus. Chaque visage racontait une histoire qui avait façonné les traits. À eux seuls, ils résumaient des années d’existence silencieuse et paisible. Puis
était venue cette guerre qui avait tout brisé, les cœurs et les liens fraternels, les corps et les liens de sang. Nous atteignîmes enfin le poste-frontière de Cerbère. Joseph avait rangé son Leica et remplissait son carnet de notes et de dessins. Moi, j’étais
incapable d’effectuer le moindre mouvement. Absent au monde et pourtant là. Je me remplissais le regard de ces désillusions forcées et j’esquissais de vaines explications pour comprendre ce
désastre.
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