Jeudi 15 décembre 2011 4 15 /12 /Déc /2011 17:01

Par Patrick FORT

TIERRA DE DOLOR 

(EXTRAIT)

 

DISPONIBLE

 

  DANS LA COLLECTION "QUATRE LIGNES"

   AUX EDITIONS LE SOLITAIRE

retirada


 

1.

Le trajet en voiture pour gagner notre hôtel à Argelès-sur-Mer avait altéré à jamais la lueur de nos regards. Un tapis de cendres recouvrait ce monde désormais dépouillé de ses couleurs par cette guerre, pire que toutes les autres car fratricide. 

Cette terre d’Espagne, ma terre d’Espagne, ce pays qui n’était pas le mien, mais qui l’était devenu, après trois années de combat, était défiguré, exsangue, méconnaissable. Les « vainqueurs » avant de se reposer voulaient achever leur Croisade, parapher leur triomphe dans un ultime bain de sang. Alors, insatiables, ils traquaient les « vaincus » pour exhiber leurs dépouilles à ceux qui resteraient là.

L’exode auquel nous assistions se déroulait sous nos yeux sans que nous puissions y changer quoi que ce soit. 

À travers nos pupilles brûlées par cette détresse sans nom, les scènes, plus poignantes les unes que les autres, se succédaient au fur et à mesure que nous avancions. 

Les souvenirs que nous garderions de ces journées terrifiantes seraient à jamais frappés du sceau de la douleur. Pas celle, fulgurante, qui ne dure qu’un instant. Non, celle qui vous ronge, qui s’invite chaque jour et ne vous lâche jamais. Vous la chassez, mais toujours elle revient. Elle s’installe. Durablement. Et vous n’y pouvez rien. 

Tomàs, notre chauffeur, se frayait avec difficulté un passage au milieu de foule. Nous étions le plus souvent à l’arrêt. Nous serions en retard, mais cela n’avait plus guère d’importance. Nous avions cessé d’observer depuis longtemps le cadran de nos montres. Les moindres repères étaient abolis. Les heures s’éparpillaient, le temps se disloquait et ne signifiait plus rien. Il se perdait dans des méandres aux frontières indéfinies. 

Témoins muets et impuissants, la tristesse broyait nos cœurs. Notre vue se teintait de voiles noirâtres au fur et à mesure que nous progressions dans cette marée humaine, digne et silencieuse dans sa fuite en avant. 

Des milliers de personnes, exténuées et affamées, fuyaient l’avancée des troupes nationalistes. Acculée, l’angoisse chevillée au corps et la peur au ventre, la foule se déversait en flots ininterrompus pour déferler sans discontinuer sur les routes. 

Dans le véhicule, nous étions oppressés et désemparés. 

John, du « New York Times », si débonnaire habituellement ne desserrait pas les lèvres. Assise côté passager, Juliet était livide. Elle n’avait pas prononcé un seul mot depuis notre départ. Elle fixait les flocons qui s’écrasaient sur le pare-brise. Les essuie-glaces s’acharnaient à les chasser inlassablement comme pour ne rien nous dissimuler de cet enfer. 

Seul Josef, reporter pour l’agence Magnum, mitraillait la foule avec son appareil photo, un Leica 250 auquel il tenait plus que tout au monde.

La « Retirada », la retraite avait débuté et avec elle, toute la souffrance du monde se déversait sur les chemins sinueux et abrupts, dans un torrent de larmes, de peur et de colère. 

         



 

 

 

 

 

Voir les 43 commentaires - Publié dans : Tierra de dolor
Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil

Premier recueil

CAGOT !
MORT POUR LA FRANCE
GRAU DE GANDIA
LE PHARE

Deuxième recueil

Couverture commande

 

LA LETTRE

LE CHENE

DEADWOOD

REMINISCENCE

VERS LE SITE DE L'EDITEUR



Derniers Commentaires

Rechercher

Référencé sur :

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés