Jeudi 9 avril 2009
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16:28
Par PAT DE BIGORRE
« Un pays à l’aube » de Dennis Lehane
Collection Rivages/Thriller
Traduction d'Isabelle Maillet
Une fois leur lecture terminée, certains romans laissent derrière eux comme un vide. Vous tournez en rond, vous
interrogeant sur ce que vous lirez « après », sans en avoir aucune idée.
« Un pays à l’aube » appartient à cette catégorie de roman. Sa lecture laisse en vous une trace indélébile et modifie votre vision de la littérature.
Après l’avoir lu, vous ne lirez plus de la même façon.
Dennis Lehane a consacré cinq années de sa vie à écrire « Un pays à l’aube ».
Le célèbre romancier américain (Mystic River, Shutter Island, la série Patrick Kenzie/Angela Gennaro) est sorti épuisé de cette aventure littérature de longue haleine.
« J'ai écrit une première version en trois ans que j'ai jetée à la poubelle. Je la détestais, j'ai tout recommencé. J'ai passé en tout près d'un an d'enquête sur ce livre et quatre ans d'écriture
».
Le résultat est à la hauteur du travail de titan accompli et les 760 pages se dévorent avec une
facilité déconcertante.
Fresque magnifique, ce roman s’appuie sur un fait historique méconnu : la première grève des la police à Boston en
1919. « Au départ, je voulais réfléchir sur le syndicalisme, sans idées préconçues. Mon père était syndicaliste, j'ai toujours défendu les syndicats, mais peut-on admettre que les personnels de
première urgence (policiers, pompiers...) puissent faire grève? »
Grande fresque historique et sociale aux accents de roman noir, « Un pays à l’aube » débute à la fin de l’année 1918.
Le pays se prépare à affronter une grave crise économique sans précédent alors que les premiers soldats américains commencent à rentrer au pays. Secouée par le chômage, l’inflation et des
conditions de vie de plus en plus en difficiles, l’Amérique moderne se construit sur des inégalités insupportables et une misère de plus en plus criantes. Les luttes syndicales se durcissent
malgré une répression de plus en plus brutale. Une vague d’attentats attribués aux anarchistes et aux bolcheviques frappent de plein fouet les principales villes américaines. L’épidémie de grippe
espagnole emporte quotidiennement des centaines de victimes. Les émeutes raciales éclatent un peu partout. A. Mitchell Palmer, ministre de la Justice, assisté du futur patron du FBI, Edgar J.
Hoover, organise la première chasse aux sorcières pour ne pas laisser les Etats-Unis « voir rouge ».
Au cœur de cette situation explosive, le destin des deux personnages principaux du roman va se croiser.
Danny Coughlin, un policier chargé d’infiltrer le mouvement anarchiste cherche un sens à sa vie. En désaccord avec son père, révolté et ne supportant plus le monde qu’on lui propose, il se
révèlera à lui-même en s’investissant dans un syndicat de policiers.
Dans un monde engoncé dans la haine raciale et les préjugés, Luther Lawrence, ouvrier noir d’une usine de munitions, a fui vers Boston, après le meurtre d’un caïd local à Tulsa, abandonnant sa
femme et son futur enfant. Militant pour les droits civiques malgré lui, il porte un regard désabusé sur le monde. Mais sa générosité lui permettra de croire en l’impossible.
Dennis Lehane orchestre le chaos avec une rigueur narrative, une puissance verbale et un sens du récit extraordinaires. Il nous entraîne dans la grande Histoire en partant des histoires
personnelles des principaux personnages du roman. Les anonymes, les gens du peuple, la vie quotidienne, les rues, telle est la matière d’ « Un pays à l’aube ».
Il construit une intrigue passionnante au service d’un récit puissant, traversé de noirceurs flamboyantes et d’espérances déçues.
Rageur et épique, passionné et revendicatif (« I am a son of the worker class of America » répète inlassablement Dennis Lehane au fil de ses interviews), romantique et politique, social et
lucide, « Un Pays à l’aube » est plus qu’un roman. Il échappe aux codes littéraires dans lequel certains critiques veulent enfermer la littérature.
Les personnages, tiraillés entre honneur, sens du devoir et famille, nous sont exposés avec leurs contradictions et leurs faiblesses. Et, au fil des pages ils nous deviennent si familiers que
nous éprouvons un sentiment étrange : les connaître.
Le prologue nous expose à travers trente-sept personnages l’essence même du livre. Un modèle du genre. Les cent dernières pages sont tout simplement hallucinantes. Une leçon d’écriture derrière
chaque phrase.
« Un pays à l’aube » est bien plus qu’un simple roman historique et en ce sens, Lehane réalise un tour de force que seuls les grands réussissent à accomplir.
«Ce livre se passe aujourd'hui, sous nos yeux, souligne Lehane. Le passé se répète, comme si nous avions tendance à ne jamais tirer les leçons de nos erreurs».
Ne soyez pas effrayés par les 760 pages d’ «Un pays à l’aube ». Quand vous l’aurez terminé, vous aurez un regret : que cela soit déjà fini et qu’il ne fasse pas 200 pages de plus.
Ce livre va vous accompagner pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines.
Vous qui ne l’avez pas encore lu, sachez que je vous envie et que j’aimerais être à votre place…
Car "Un Pays à l'aube" est de ces romans que l'on désirerait ne jamais avoir terminé.
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