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Par PAT DE BIGORRE
LES AVENTURES DE JACQUES GILBERT (VII)

DISPARITION GRADUELLE D'UNE IMAGE
- 13 ème partie -

8. Jacques

Boris gesticule depuis une dizaine de minutes devant nous. Il ne tient pas en place et ne lâche pas le fusil à pompe qu’il est sorti cherché dans le coffre de son 4X4. Il arpente la pièce, vérifie sans arrêt son portable et passe devant nous en nous conseillant de « faire nos prières ». Ce qui pourrait s’apparenter à une danse tribale, dans un autre contexte, n’a ici pourtant qu’une parenté très lointaine avec des imprécations chamanistes.
Je ne suis plus d’humeur à rire ou à tenter un bon mot. 
Les corps de « Saint Just », « Louis XVI », « Guillotin », « Robespierre » et « Danton » gisent dans une mare de sang et leurs corps immobiles sont là pour me signifier ce qui m’attend. Boris a entassé les cadavres les uns sur les autres et, une fois sa besogne achevée, il nous a lancé un sourire satisfait. Ils sont bien rangés à côté de la cheminée et dorment du sommeil des justes. Boris les a aspergé d’essence en veillant scrupuleusement à ne pas s’en renverser sur les pieds.
Il les a abattu froidement, avec une précision qui m’a laissé pantois sur le moment. Même dans la pire des situations, j’apprécie toujours la beauté du geste.
Ils n’auront rien vu venir et n’auront pas eu le temps de se préparer à leur mort. Contrairement à Félicie et à moi.
Je revois encore les yeux écarquillés de « Louis XVI » quand il a compris que la messe était dite. Il a basculé entre arrière, brassant l’air pour freiner sa chute et s’est écroulé en hurlant. « Guillotin » a tenté de fuir vers la chambre mais sa course désespérée n’aura duré que quelques secondes. Une décharge l’a cueilli devant la porte. « Robespierre », grotesque, a brandi un balai comme pour se protéger des balles. « Saint Just », hébété, s’est levé de la chaise dans laquelle il somnolait. Il s’est baissé pour se cacher sous la table mais Boris a été plus rapide et, sous l’impact des balles, le malheureux a été projeté sur le mur qu’il nettoyait quelques heures avant. Le temps qu’il réalise ce qu’il se passait, « Danton » était déjà refroidi. Il a virevolté puis s’est affalé sur le carrelage entraînant avec lui la toile cirée de la table
J’aurais préféré que ma fin du parcours à moi, elle survienne plus tard. Plus que de mourir, ce qui n’est qu’une question de temps maintenant, dans le fonds, ce qui m’ennuie le plus dans l’histoire, c’est surtout de ne pas avoir dit « au revoir » à mes amis. C’est aussi de ne pas avoir aimé plus sereinement Félicie et de….
La proximité de la mort me rend larmoyant. Je dois me ressaisir. Je cherche à croiser le regard de Félicie une dernière fois. La tête haute, elle dévisage Boris avec mépris. Il s’approche d’elle et la gifle à plusieurs reprises, lui hurlant :
« Baisse la tête ! Sale traînée tu as compris ? Je t’ai dit de baisser la tête ! »
Puis il se retourne vers moi et me mets en joue. Je ferme les yeux et ne voulant pas quitter ce bas-monde sans un trait d’esprit, je balbutie cette citation de Montaigne :
« La mort ne vous concerne ni mort ni vif : vif parce que vous êtes ; mort parce que vous n'êtes plus ».
Boris baisse son fusil et dubitatif, se gratte le menton.
J’enchaîne sur du Mort Shuman :
« Si tu ne renonces jamais à rien, tu ne vieilliras pas, c'est certain ».
Boris se retourne, attrape une chaise et s’assied bien en face de moi. Il pose son fusil à pompe sur ses genoux et m’observe, les bras croisés  et souriant.
Je poursuis par du Jules Renard :
« La mort est douce : elle nous délivre de la pensée de la mort ».
Boris se relève, saisit la chaise qu’il fait tournoyer et l’expédie dans la fenêtre. Les carreaux se brisent et de l’air frais entre dans la pièce.
Il ramasse son fusil à pompe qu’il a laissé tomber et me remets en joue. Tout en continuant à me viser, il se racle la gorge et se lance dans un grand discours :
« Elles sont jolies tes citations, petit intello de merde. Mais là, elles ne vont pas te servir à grand chose. Le jour où tu as croisé Félicie tu as signé ton arrêt de mort. A la minute où tu as posé ton regard sur elle, tu n’appartenais plus au monde des vivants. Car Félicie est à moi, je suis le seul qu’elle soit autorisée à aimer. Le jour où elle m’a quitté, elle a commis une immense erreur. Je suis ses faits et gestes depuis qu’elle m’a éconduit. Vous retrouver ici n’a pas été très compliqué. Vous m’avez facilité la tache en venant ici dans le trou du cul du monde. Un ami va me rejoindre dans quelques minutes. Misérable vers de terre, tu devrais me remercier. Grâce à moi et à mon ingéniosité, mort tu vas devenir une star. Vivant, tu n’étais qu’un misérable rmiste. Demain, tu vas devenir un martyr. Je vais vous flinguer tous les deux…
- Boris pourquoi fais-tu ça ? hurle Félicie.
Il se dirige et la gifle à nouveau :
- Traînée et enfant de putain, je t’ai dit de fermer ta sale gueule ! On n’interrompt pas Boris quand il parle !
Il revient vers moi et continue :
« Je vais donc vous liquider. Vos corps rejoindront les autres, à côté de la cheminée. Puis je viderai le reste du bidon d’essence sur vous. Je craquerai une petite allumette et le feu purifiera tout ça ! Les flics ont été prévenus par mon complice et retrouverons vos corps calcinés. Mon copain les a appelé avec un téléphone intraçable pour leur révéler qu’il avait réussi à s’échapper du carnage qui se préparait. Comme nous avons tout prévu, nous avons planqué chez toi, scribouillard minable, des tracts dans lesquels tu expliques ton geste. T’inquiète pas, nous avons également ajouté l’attirail qui va avec. Pour résumer, vous vous suicidez pour choquer le monde et l’alerter. Vous faîtes une pub d’enfer pour ma cause. Je fais d’une pierre deux coups. Je suis trop fort. Je suis trop intelligent. Je suis trop brillant ».
- Ton plan ne marchera pas…marmonne Félicie. En autopsiant nos corps, ils découvriront que…
- Ta gueule, j’ai dit !
C’est à ce moment là que nous avons entendu des détonations qui venaient de dehors. Puis le silence. Pendant de longues minutes. Boris a sorti alors son portable et composé un numéro. Il faisait les cent pas et ne cessait de jeter des regards inquiets à travers les carreaux.
« Qu’est ce qu’il fout ce con ? C’est quoi cette merde ?
Un anorak vert est passé en courant devant la fenêtre. Boris a tiré dans cette direction.
Et c’est alors que j’ai reconnu celui qui portait le fameux anorak vert. Pour oser mettre cet anorak, il faut avoir beaucoup de courage.
La seule personne que je connaisse et qui possède cette force de caractère est Kandioura Kombouare.
« Cambouis » pour les intimes.



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