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Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /2008 11:07

Par PAT DE BIGORRE
LES AVENTURES DE JACQUES GILBERT (VII)

DISPARITION GRADUELLE D'UNE IMAGE
- 12 ème partie -

7. Cambouis
Nous venons de dépasser le panneau « Laruns » et nous quittons ce joli patelin pour, me signale mon « nouveau pote », entamer la dernière ligne droite. « Tes lignes droites elles sont à rallonge » je lui dis car je suis pressé d’arriver.
Je surveille le type qui conduit du coin de l’œil. Tout à l’heure, dans l’appartement de Jacques, je trouvais qu’il ressemblait à Dave mais en plus brun. Là, de profil, c’est moins évident. Je l’ai interrogé pour en savoir un peu plus mais il est resté muet comme une tombe, se contentant de hausser les épaules. Je l’ai menacé de lui mettre une balle dans la tête s’il ne se montrait pas plus coopératif. Il s’est marré et m’a répondu : « Et après tu vas le retrouver comment ton pote ? ». C’est pas faux. J’ai besoin de lui. Je n’ai pas d’autres solutions. Je reste attentif et prudent. C’est tout. Il est trop coopératif. Il y a anguille sous roche ou plutôt pibale sous caillou comme on dit à Pau. Quand nous arriverons, j’improviserai.
Et j’espère qu’il ne sera pas trop tard.
C’est joli par ici. Tout est vert car il pleut souvent. J’aime bien la verdure. Dans ma cité, il n’y en a pas des masses. Je contemple la nature pour me changer les idées. Rien ne sert de m’ angoisser avant. Je dois garder mon énergie pour tout à l’heure.
Nous ne sommes qu’à quarante kilomètres de Pau mais c’est la première fois que je mets les pieds ici. C’est joli mais c’est un peu vallonné quand même. Moi je préfère quand c’est plat.
La montagne c’est sympa. Sauf que ça monte, ça descend, ça remonte, ça tourne et moi j’ai envie de vomir. En plus, mes tripes ont été soumises à rude épreuve par ce que je viens de lire. Alors, la route n’arrange rien. La crise dont on nous rabat les oreilles à longueur de journée, à côté de ce qu’il se prépare, c’est rien du tout.
Car j’ai fouillé dans la boîte à gants et j’ai trouvé un tract bien rangé entre la boîte d’ampoules de rechange et le manuel d’entretien. C’est bizarre. Dans les boîtes à gants, en principe, il doit toujours y avoir du bordel. Cette fourgonnette appartient à un type pas net. Même les tapis par terre sont propres.
J’ai lu discrètement le papier pour ne pas éveiller les soupçons du type qui conduit. Et ensuite, je me suis retenu pour ne pas lui demander de s’arrêter au bord de la route. Sur le moment, j’avais tellement la rage que je lui aurais démonté la tête. Le mieux est qu’il ne se doute de rien. Il ne doit pas savoir que je sais. La colère m’est passée. Quand tu es en colère, tu réfléchis mal. Je dois garder mon énergie.
Les pièces du puzzle s’assemblent et je commence à comprendre dans quel nid de guêpes Jacques s’est fourré. Tout n’est pas clair encore mais c’est beaucoup moins sombre. Depuis ce tract. Je n’ai pas compris tous les mots. Sauf que  je sais que ce n’est pas Jacques qui l’a écrit. On l’a rédigé à sa place. Jacques pleurniche souvent, tu as l’impression que tout le malheur du monde l’a pris pour cible mais il ne se flinguerait pas. Il aurait trop peur d’avoir mal.
Le mec conduit en silence et a l’air de réfléchir. Quand nous arriverons, je sais que je vais devoir agir vite. Je suis persuadé qu’il prépare un mauvais coup. Il essaie de m’endormir. Sauf que je ne suis pas dupe. Il y a un proverbe qui parle de vieux singes et de grimaces mais je ne m’en souviens plus.
Je déplie à nouveau le tract et je le relis. Le type n’a rien remarqué. Il fixe toujours la route. La colère gronde à nouveau. Quand je retrouverai les responsables, ils vont voir de quel bois je me chauffe ! Et si le pire était déjà arrivé à Jacques…
 « Ce monde n’a que trop vécu et il doit changer.
La Révolution que nous menons doit être brutale.
Le changement radical auquel nous souscrivons ne doit pas s’apparenter à la disparition graduelle d’une image dans un diaporama, à ces effets stylisés qui accompagnent le passage d’une image à une autre quand on montre à ses amis une vidéo de ses photos de vacances..
Ce  monde ne doit pas disparaître, petit à petit, mais laisser place à un autre monde dans une explosion de violence. Nous n’avons pas d’autre alternative que de tout détruire.
Nous devons faire table rase du passé sans laisser la moindre trace de ce que ce monde a été.
Ainsi tout renaîtra.
Mes amis et moi avons décidé de nous sacrifier sur l’autel de la Révolution.
Par notre mort, nous voulons marquer les consciences.
Par notre suicide collectif, nous voulons secouer les consciences.
Nous avons choisi le feu qui seul peut purifier la souillure originelle de ce monde capitaliste.
Que notre mort soit l’élément déclencheur de ce changement à venir.
Nous mourrons, sereins et joyeux, sans contraintes et heureux.
Les quelques jours passés dans ce chalet retiré en pleine montagne nous ont rapproché et ont affermi notre décision.
Jacques Gilbert.
Responsable de la cellule pyrénéenne du Mouvement Fraternel contre l’Oppression"

Je replie le papier. La rage, encore, me reprend. Je m’impatiente. J’espère que l’on ne va pas arriver trop tard. Et il parlait à un Boris tout à l’heure. Qui est ce type ? Le cerveau ? Les tracts qu’ils ont laissés chez Jacques doivent être les mêmes que celui que je viens de lire. Ils ont tendu un piège à Jacques. Le manuel, le fusil-mitrailleur, les explosifs, tout cet attirail planqué chez lui. Heureusement que j’ai pu l’empêcher de prévenir les flics. Oui mais pour quelles raisons ? Et c’est quoi ce mouvement dont le nom me fait penser à des cours de catéchisme ? J’aimerais être plus vieux de quelques heures. Putain, cette voiture n’avance pas !
« On est bientôt arrivé oui ou merde ? Je crois que tu te fous de ma gueule ! T’avise pas de me faire tourner en bourrique ! Accélère je te dis ! »
-    Plus que quelques minutes…
-    Me prends pas pour un con ! Chaque fois que je te demande, tu me réponds : « On est presque arrivé ! »
Nous empruntons une route enneigée et les roues patinent. Il change de vitesse, ralentit et accélère progressivement. Nous roulons encore un kilomètre. Il se gare sur le côté et coupe le moteur. Un peu plus loin, à une centaine de mètres, j’aperçois un refuge au milieu de la forêt.
-    Nous sommes obligés de nous arrêter là. Nous ne pouvons pas aller plus loin. Le chemin est impraticable. Nous allons continuer à pied.
Il défait sa ceinture de sécurité et s’apprête à ouvrir la portière pour descendre. Je lui colle le canon du fusil-mitrailleur sur la tempe.
-    Pas d’embrouilles. Je sors le premier.
Je saute à l’extérieur du véhicule et je me vautre par terre. Je me relève aussitôt et je passe devant la voiture. Je remarque à travers le pare-brise que le type s’est penché pour attraper quelque chose sous le siège. Il se redresse, un flingue à la main et me tire dessus à plusieurs reprises. La vitre explose. Je me couche par terre pour éviter les balles, je rampe et je me remets d’aplomb, restant accroupi. Je contourne la fourgonnette et ouvre sa portière. Surpris, il n’a pas le temps de m’envoyer un autre pruneau. Je me baisse, rentre les épaules, mets la tête en avant et le saisit par les jambes pour le sortir du véhicule. Je force comme un âne, il se débat et essaie de me balancer des coups de pied. Je parviens enfin à le maîtriser et le balance dehors. Il s’écrase sur le sol en gémissant. Je retourne mon fusil-mitrailleur que je saisis par le canon et lui explose le crâne avec la crosse de mon arme. Il ne bouge plus. Ça lui apprendra à ce con d’avoir voulu jouer au plus malin avec Cambouis. Je n’ai pas trop le temps de pleurer sur son sort. Je récupère son flingue et laisse mon arme sur le sol. J’ai cogné tellement fort qu’elle est inutilisable.
Je me précipite en courant vers le refuge. Un 4X4 est garé devant. Je dois me magner pour aller sortir Jacques de là.  Mais je dois faire gaffe. Un noir avec un anorak vert, par ici, ça ne doit pas passer inaperçu. Le fameux Boris attendait la venue de son copain et a dû être alerté par le bruit des détonations. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard.  Si nous nous en sortons, je pars en pèlerinage à Lourdes brûler un cierge. Foi de Cambouis !

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