Jeudi 18 décembre 2008
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17:05
Par PAT DE BIGORRE
Disparition graduelle d'une image
- 1ère partie -
1. Cambouis
La crise, j’y pense souvent. D’ailleurs, on ne peut pas y échapper. Même si tu éteins la télé, même si tu
n’écoutes plus la radio, même si tu ne lis plus le journal, tu es au courant de ce qu’il se passe.
Beaucoup suivent le cours du CAC 40 qui monte et qui descend. La Bourse fait le yo-yo.
Çà doit être très important puisque tout le monde en parle en ce moment.
Sauf que moi, Kandioura Kombouare, Cambouis pour les intimes, je m’en fous à un point que vous n’imaginez même
pas.
Je n’ai pas d’actions en bourse et je ne comprends pas à quoi ça sert d’en acheter, de spéculer ou de
s’enrichir. Moi ma préoccupation quotidienne vous voyez, c’est surtout de me demander comment je vais parvenir à boucler les fins de mois. Je vis avec ma mère et mes des sœurs dans un
appartement situé dans un quartier « sensible », à Pau, à l’Ousse des Bois. Mon père est mort depuis plusieurs années alors je suis le chef de famille. Tout le monde compte sur moi et parfois
c’est difficile. Alors la crise, elle m’inquiète surtout pour cette raison…
Réfléchir et m’interroger sur le monde dans lequel je vis, j’aime bien. Je n’ai pas suivi de grandes études et
je n’ai pas le savoir de mon ami Jacques. C’est certain. Moi la vie, je ne l’ai pas apprise dans les livres mais dans la rue et en allant au charbon. Et je ne suis pas plus idiot qu’un autre
parce que je n’ai pas lu tous ces auteurs. Et puis en cours de français, j’aimais bien Molière. C’était rigolo.
En ce moment, je ne trouve pas de travail. Et c’est pas faute d’essayer. Alors, réfléchir, ça m’aide à passer
le temps. Les pauvres sont redevenus à la mode à ce qu’il paraît. Moi, je crois qu’ils ont toujours été à la mode depuis la nuit des temps. Je suis parvenu à cette conclusion toute simple :
si certains gagnent de l’argent, c’est toujours parce que d’autres en perdent. Ou n’en gagnent pas. Ce n’est pas bien compliqué vous savez. Il n’y a pas de fumée sans feu. Si certains vivent
bien c’est surtout parce que beaucoup vivent mal. Et ça existe depuis toujours.
Moi, ma mère, un jour elle m’a dit « Bien mal acquis ne profite jamais ». J’avais pas dix ans. Je venais de
piquer des fraises tagadas au bureau de tabac, en bas de notre immeuble. J’en avais tellement mangé que j’avais été malade pendant toute la nuit. « C’est bien fait pour toi, tu n’as que ce
que tu mérites » m’avait répété ma mère. La crise de foie était ma punition pour avoir volé des bonbons.
Mais les responsables de la crise, je suis sûr qu’ils ne seront pas punis. Ils s’en sortiront. Pire, vous
verrez, ils reviendront en pleine forme et, croyez moi sur parole, ils recommenceront. Et nous trinquerons encore. Parce que ce sont toujours les mêmes qui ramassent les pots
cassés.
Le monde ne tourne pas rond. Pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour avoir le vertige rien que d’y
penser.
Tenez, par exemple, on donne des milliards aux banques pour les aider à réparer leurs conneries mais à côté de
çà, des millions de personnes crèvent de faim, la gueule ouverte et le bide gonflé d’air. Ils n’intéressent personne alors pourquoi se tracasser pour eux.
Un autre exemple : des milliers de logements sont vides et on laisse dormir des gens dans la rue pendant toute
l’année. L’hiver, quand le thermomètre baisse de plusieurs degrés, on se souvient d’eux. Puis le printemps arrive et on change de sujet. C’est toujours comme ça.
La vie ce n’est pas bien compliqué. Suffit juste de savoir de quel côté de la barrière on se trouve. Et en ce
moment, il ne fait pas bon de se trouver d’un certain côté, si vous voyez ce que je veux dire.
Cette putain de barrière, je voudrais la démolir une fois pour toutes. Et pour de bon. Mais je n’ai pas
l’esprit à çà depuis plusieurs jours. La crise attendra…
J’ai mieux à faire. Je m’inquiète pour Jacques. Je crois qu’il a disparu.
Je suis passé plusieurs fois chez lui. Au début, je ne me suis pas trop affolé. Il lui arrive de ne pas
répondre lorsqu’on sonne à sa porte. Il laisse les volets fermés et décroche son téléphone. Le lendemain tout rentre dans l’ordre. Il m’explique qu’il est désolé. « Tu sais Cambouis, l’être
humain me fatigue vraiment certains jours » s’excuse-t-il. « J’ai besoin d’être seul pour continuer à vivre ». Il est bizarre Jacques. Je n’ai jamais osé le lui dire mais je pense que de lire
tous ses livres, à la longue ça doit taper sur le système. Enfin, ce n’est que mon avis mais ces bouquins, il devrait s’en méfier…
Oui, je suis inquiet pour lui. Disparaître aussi longtemps ne lui ressemble pas. Il lui est arrivé quelque
chose de grave. Quand il s’absente, il me prévient. Et depuis quinze jours, je n’ai pas eu la moindre nouvelle. C’est pas dans ses habitudes. J’ai demandé à ses voisins s’ils n’avaient rien
remarqué de suspect, s’ils l’avaient croisé dans l’escalier et ils m’ont répondu que non.
Je dois le retrouver. Crise ou pas.
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