Samedi 11 avril 2009 6 11 /04 /Avr /2009 10:04

Par PAT DE BIGORRE
JEANNE, LE STADE TOULOUSAIN ET LA SAINTE VIERGE

Chez Jeanne, la télévision était souvent allumée.
Pour ses 80 ans, sa famille lui avait offert un téléviseur du dernier cri. Elle n’en avait jamais eu d’aussi beau : écran de 82 cm, son en dolby stéréo et télécommande pour pouvoir zapper en toute tranquillité.
Les horaires de diffusion des jeux télévisés et des évènements sportifs rythmaient le quotidien bien huilé de ses paisibles journées.

Le matin, elle n’aurait manqué pour rien au monde « Motus ». Avec les candidats, elle tentait de deviner les mots de six lettres et elle s’évertuait à réfléchir à voix haute. Elle devait avoir l’impression d’être dans le public car si elle trouvait la réponse, elle la soufflait aux candidats en perdition, tout en prenant garde de ne pas être surprise par l’animateur.

L’après-midi, une institution télévisuelle, « Des chiffres et des Lettres », succédait à la sacro-sainte sieste. Elle regrettait, un peu nostalgique, le charmant Patrice Laffont qui avait été aux commandes de l’émission pendant dix-sept longues années. Il était un peu comme quelqu’un de la famille depuis tout ce temps. Ni Laurent Cabrol, ni Max Meynier, ni Laurent Romejko n’avaient réussi à le remplacer même si elle n’avait rien contre eux.
Jeanne aimait assister à ces joutes intellectuelles, elle s’émerveillait de la culture des compétiteurs qui trouvaient des mots de neuf lettres malgré des tirages peu évidents. Suspicieuse, elle fronçait les sourcils quand des candidats prononçaient, un sourire satisfait sur les lèvres, le tant attendu « Le compte est bon ». Le charme du ballet mathématique opérait : les multiplications, additions, soustractions et divisions se juxtaposaient avec ingéniosité et finissaient alors par effacer ses doutes.

Elle soupait toujours après le mythique « Question pour un champion ». Elle s’énervait après Julien Lepers, l’inamovible présentateur, auquel elle reprochait sa suffisance. Narquois, il agitait toujours ses fiches sur lesquelles étaient inscrites les questions et surtout les réponses. « J’aimerais bien l’y voir avec les autres derrière le pupitre. Juste une fois. Il ferait moins le malin. Ce n’est pas de leur faute, s’ils ne savent pas ».
Parmi les candidats qui se succédaient, certains étaient ses chouchous. D’une émission à l’autre, ils pouvaient compter sur son soutien indéfectible. Elle savait la profession qu’ils exerçaient, connaissait la région dont ils venaient et même leur âge. Quand ils perdaient, Jeanne éprouvait un petit pincement au cœur et rageait de leur manque de chance devant des questions trop difficiles. La faute à ce sadique de Julien Lepers.
Mais le panel des émotions suscitées par ces jeux télévisés était bien mince en comparaison de ce qu’elle ressentait lorsqu’elle regardait du sport.
À la grande époque du club de rugby de Lourdes, fervente supportrice, elle allait soutenir son équipe favorite et s’installait dans les gradins du Stade Antoine Béguère. Malheur à celui qui n'était pas dans le même camp qu'elle ! Lors d’un Lourdes-Béziers, son fils René avait dû l’obliger à quitter la tribune afin qu’elle retrouve son calme. Un inconscient biterrois avait eu le malheur de la contredire.
Le ton était monté et le coup de parapluie semblait promis à l’impertinent qui avait osé la défier. D’où l’intervention du courageux René.

Devant son téléviseur, elle dévorait les matchs de football, de tennis, de rugby, de hand-ball, de volley... Elle suivait le Tour de France avec passion et commentait les Jeux Olympiques d’hiver ou d’été avec émotion. Aucun sport n’échappait à sa vigilance, sauf peut-être la Formule 1, devant laquelle il lui arrivait de s’endormir, bercée par les bruits de moteur.
Pour apprécier à sa juste valeur ces rencontres sportives, Jeanne éprouvait le besoin de prendre parti pour une équipe ou un athlète. Apprécier un match sans enjeu émotif était impossible. Et sa grande sensibilité l’incitait toujours à préférer l’outsider à la grande star, le Petit Poucet de 4ème division au prestigieux club côté en bourse. Celui que l’on n’attendait pas en demi-finale détrônait dans son cœur celui qui accumulait les titres. Pour s’attirer sa ferveur, il fallait gagner mais pas trop souvent. Les éternels seconds avaient sa préférence et Raymond Poulidor était son chouchou. Pas Bernard Hinault et Lance Armstrong. Ils gagnaient tout le temps.
Jeanne n’était pas chauvine : elle était toujours pour les Français. Et vue, qu’ils ne gagnent pas souvent, sa philosophie du sport était d’une grande cohérence.
Devant son écran, Jeanne frémissait, se mettait en colère, pleurait de tristesse ou de joie, et toujours s’enthousiasmait.
Son soutien inconditionnel aux plus faibles ne dérogeait à la règle qu’à une seule occasion. Quand le Stade Toulousain jouait peu importe quelle équipe il affrontait ce jour-là. Il pouvait compter sur Jeanne pour brandir le drapeau rouge et noir. Basque par ses origines, Jeanne succombait alors aux sirènes de la belle capitale occitane. Les racines toulousaines de son mari n’y étaient sans aucun doute pas étrangères. 
Les matches ne se déroulaient pas toujours comme elle l’espérait et, pour aider à distance les vaillants guerriers toulousains, Jeanne sortait son arme secrète : une statuette de la Sainte Vierge qui clignotait si vous la branchiez. Normal me direz-vous quand on habite à quelques kilomètres de Lourdes. Posée sur la table, en face de la télévision, la « Dame » devenait une précieuse alliée et par sa présence silencieuse la réconfortait. La nervosité et l’inquiétude devenaient progressivement moins palpables. Elle respirait mieux et ans ces prières, Jeanne lui demandait d’intercéder en faveur de son club fétiche. Que le Stade Toulousain puisse perdre contre une horde de mercenaires parisiens entraînés par le traître Galthier (un columérin, un gars du Sud, passé à l’ennemi) était inconcevable. La Sainte Vierge allait leur donner un petit coup de main et, dans quelques minutes, la fatigue passagère ne serait plus qu’un mauvais souvenir à ranger sur les étagères de l’oubli.

Le Stade Toulousain a remporté dix-sept titres de champions de France.
Quand, sur le balcon de la mairie, les joueurs brandissaient le bouclier de Brennus devant leurs supporteurs amassés sur la Place du Capitole, Jeanne n’était pas avec eux.
Elle aurait du être invitée :  grâce à ses prières chuchotées à  « la gentille Dame », Jeanne a été entendue dans sa demande d'intervention divine.
Je suis persuadé que, pour une ou deux finales du championnat de France, sans le soutien de Jeanne, ces redoutables guerriers auraient perdu ces rencontres. Sans elle, ils seraient rentrés bredouilles dans la ville rose, la tristesse comme seul trophée.
Libre à vous de me croire. Ou pas.
Si Fabien Pelous - l’emblématique capitaine du Stade Toulousain - l’avait su, il serait venu lui-même chercher  ma grand-mère pour la conduire sur les rives de la Garonne afin qu'elle participe à ce triomphe.
Et il serait revenu ensuite chaque année à Poueyferré en pèlerinage.
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