Mercredi 20 août 2008
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12:50
Par PAT DE BIGORRE
LES AVENTURES DE JACQUES GILBERT
VI. TRAVAILLER FATIGUE
- 5ème partie -
5.
Jacqueline Truchet et Gérard Beaumont se défiaient du regard, prêts à en découdre. La
tension était insupportable. Leurs collègues consultaient des dossiers ou regardaient l’écran de leur ordinateur, indifférents à l’échauffourée à laquelle ils venaient pourtant d’assister.
Je voulais être ailleurs. J’étais prêt à accompagner Gildas
chez « Monsieur Bricolage » rien que pour sortir de cette pièce.
De longues minutes s’écoulèrent. Ni l’un ni l’autre ne voulant baisser les yeux, le jeu pouvait durer longtemps. Une musique d’Ennio Morricone, le
thème de « L’homme à l’harmonica » dans « Il était une fois dans l’Ouest », me traversa l’esprit. Je luttai pour ne pas chantonner.
Je me raclai la gorge, espérant attirer l’attention sur moi. Peine perdue. Je commençai à avoir des
crampes. Je devais être transparent pour susciter aussi peu d’intérêt.
« Le désir est la moitié de la vie. L'indifférence est la moitié de la mort » écrivait Khalil Gibran. Il avait se trouver dans pareille situation
pour être le restituer avec une telle justesse.
Gérard Beaumont, sans quitter Jacqueline Truchet des yeux, m’attrapa par le poignet :
« Suis-moi dans mon bureau mon petit. Je règlerai son compte à la vieille plus tard. Elle ne perd
rien pour attendre ».
Sans me faire prier, à
moitié-rassuré, je le suivis. Il traversa la pièce et s’engouffra dans ce qui ressemblait plutôt à un cagibi. Un papier était scotché sur la porte. Au marqueur était écrit « Ici, fumer est
autorisé. Aussi, ce bureau est interdit aux cons ».
Une fois à l’intérieur, il fouilla dans les poches de sa veste et en sortit un paquet de cigarettes. Après en avoir allumé une, il me regarda, le
sourire aux lèvres puis il me fit un clin d’œil, en recrachant la fumée.
« Putain, celle-là je peux te dire que je l’apprécie ».
Il se saisit du téléphone et composa un numéro :
« Monsieur Legrand, c’est Gérard Beaumont. Oui…oui…je sais…je me suis un peu énervé tout à l’heure. Pardonnez moi. Parlons d’autre chose,
je suis d’accord avec vous…
Justement ! ça tombe bien
! je vous appelai à ce propos ! Je voulais m’occuper de Monsieur Gilbert. Oui…je sais que vous êtes débordé et que j’ai un plus le temps que vous. Alors, je me disais…Ne vous inquiétez pas : il
est entre de bonnes main ! Oui, je ferai attention à mes propos…Très bien. A tout à l’heure…»
Il raccrocha et m’examina quelques secondes :
« Alors c’est quoi ton nom déjà ?
- Jacques Gilbert.
- Bienvenue au Trésor Public Jacques Gilbert. Prends un fauteuil et faisons
connaissance.
Tout en m’asseyant, je détaillai les
lieux : 10 mètres carrés à tout casser. Un bureau, deux chaises, aucun ordinateur. Une ampoule pendait du plafond et diffusait une lumière vacillante dans la pièce. Une odeur tenace de tabac
flottait dans la pièce. La nicotine avait jauni les murs.
Il se leva et ouvrit une lucarne pour faire entrer un peu d’air.
- Comme tu as du t’en rendre compte, ici, je bénéficie d’un régime de faveur. Dans l’administration, si tu veux grimper les échelons, tu
dois courber l’échine et te taire. Moi, je sais pas faire. Quand on m’emmerde, je gueule. Mais j’ai toujours protégé mes arrières. Sinon, je ne serais plus en poste depuis longtemps. Comment je
m’y prends ? Très simple : j’ai des dossiers sur tout le monde. C’est pas bien compliqué. Ils ont tous des casseroles au cul. Harcèlement moral, détournement de fric, copinage avec les élus et
tout le reste. Alors faute de mieux, on m’a mis au « placard » depuis un an. J’ai toujours été un électron libre. Et comme dans un mois, je suis à la retraite alors il ne peut plus rien
m’arriver. Quand je débarrasserai le plancher, beaucoup vont pleurer de joie, tu peux me croire.
- Vous devez trouver le temps long…Sans indiscrétion, vous faîtes quoi de vos journées à part peaufiner vos « dossiers »?
- Rien.
- Rien !
- Oui. Pourquoi ça te dérange ?
- Non…non…c’était une simple question.
- Et toi, que fais-tu de tes journées ?
- Rien. Je suis au RMI. Ce stage m’est un peu tombé sur les bras pour tout vous avouer.
- Je sens que nous allons bien nous entendre.
Il écrasa sa cigarette dans un cendrier rempli de mégots et, en suivant, en alluma une seconde.
- Si la fumée te dérange, tu sors et tu lis la
petite affiche sur la porte. Puis tu prends ta décision comme un grand. Tu repars ou tu reviens.
Je n’allais pas me le mettre à dos tout de suite. J’en étais à ma septième tentative de sevrage tabagique et je luttais pour ne pas lui demander une
cigarette. Rien qu’une…
J’abondai dans son sens
:
- Je l’ai déjà lue et le message m’a plu. «
Interdit aux cons », c’était bien trouvé.
- Je sens
que nous allons bien nous entendre.
Je suis d’un
naturel plutôt méfiant. Paul Léautaud écrivait à juste titre : « La méfiance est toujours pour moi une des formes de l'intelligence. La confiance une des formes de la bêtise ».
Mais pour une fois, j’éprouvais une sympathie instinctive pour ce
Gérard Beaumont. Pire, il m’inspirait confiance.
Le
manque de nicotine prit le dessus et en aspirant la première bouffée de la cigarette qu’il venait de m’offrir, deux semaines d’abstinence partirent en fumée.
Cramoisi, je manquai de m’étouffer. Pire, tout tournait.
Entre deux toussotements, je parvins à lui répondre
:
« Moi aussi, je sens que nous allons bien nous
entendre ».
La suite allait me démontrer que je ne
pensais pas aussi bien dire.
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