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Par PAT DE BIGORRE
LES AVENTURES DE JACQUES GILBERT

VI. TRAVAILLER FATIGUE
-3ème partie -
3.

Je ne me souvenais plus avoir postulé pour un tel stage.
J’interrogeais vainement ma mémoire. Au centre médico-social, j’avais du signer un papier quelconque pour avoir la paix. Je n’y voyais pas d’autres explications.
Assez souvent, je suis les consignes bêtement et obéis à la lettre pour démontrer toute ma bonne volonté aux travailleurs sociaux. Ils oeuvrent pour améliorer mon quotidien alors je n’ose pas les contrarier à chaque fois. Cela pourrait me desservir à la longue.
Pendant une semaine, matin, midi et soir, j’ai suivi les préceptes du Docteur Coué, me répétant vingt fois d’affilée : « ça va bien se passer mon petit Jacques ! ».
Le plus dur c’est d’y croire.
Une fois ce cap franchi, le champ infini de tous les possibles est vaste.

Le lundi matin, j’arrivai un quart d'heure à l’avance et ne pus m’empêcher de frémir à la vue de la plaque « Trésor Public » apposée au mur.
Des mots, des noms ou des expressions m’angoissent à l’idée même de les prononcer.
« Dentiste », « Phildar », « Nain de jardin », « Huissier », « Bruce Lee » pour n’en citer que quelques-uns. Et « impôts », bien entendu.
En haut des marches, m’attendait Florent Legrand, mon maître de stage,
En lui serrant la main, une réplique de Roberto Rossellini me vint à l’esprit : « En napolitain, le mot "travailler" n'existe pas. On dit "fatigare"». Je suis resté silencieux, préférant garder pour moi cette citation malvenue.
Je devais avoir l’air crispé malgré mon sourire qui se voulait avenant.
J’avais même mis une cravate. Le nœud me serrait et j’avais envie de le défaire pour mieux respirer.
Florent Legrand devait avoir la cinquante bien sonnée. Derrière les verres épais de ses lunettes, des yeux de myope me scrutaient avec insistance. De haute taille et assez fluet, tiré à quatre épingles, il portait un costume gris clair en flanelle et une chemise blanche.
Sans plus attendre, nous nous engouffrâmes dans les « entrailles du monstre ». Les couloirs étaient silencieux et interminables.
Après m’avoir présenté à la machine à café, il me fit entrer dans son bureau.
A l’intérieur, tout était rangé avec une maniaquerie maladive. Rien ne traînait. Deux armoires équipées de classeurs à tiroir pour seule décoration. Seule fantaisie, le portrait de Nicolas Sarkozy accroché au mur. Sur une petite étagère trônait le « Code Général des Impôts » que je reconnus à sa couleur rouge vif.
J’accusai le coup.
Je ne m’attendais pas à trouver dans un tel lieu les vingt volumes des Rougon-Macquart ou la somme spirituelle de Bakounine compilée dans des ouvrages reliés en cuir sur papier velin. Je préfère vous le préciser.
L’origine de mon angoisse venait plutôt du style froid et administratif dans lequel cet ouvrage avait été rédigé par des pinces sans rire inoubliables.
Il me présenta un siège et de la tête me fit signe de m’asseoir. Il resta debout pendant toute sa diatribe, choisissant avec précision ses mots :
« Enchanté Monsieur Gilbert.
Je serai votre référent durant ces cinq jours pour que vous découvriez dans des conditions optimales les coulisses d’un fleuron de l’administration française : le Trésor Public. Vous avez l’air tendu aussi je veux vous rassurer tout de suite. Ne vous inquiétez pas. Tout se passera bien. En vivant de l’intérieur notre travail quotidien, votre regard rempli de préjugés à notre encontre – hélas, comme une majorité de contribuables - sera débarrassé de ces idées préconçues regrettables. Nous ne sommes pas des grands méchants loups, froids et impitoyables. Vous le découvrirez vite. Dans notre poitrine, battent des cœurs. Nous sommes des hommes et des femmes comme vous, faits de chair et de sang. Et l’ingratitude de notre mission ne doit pas le faire oublier.
Avant de lui répondre, je respirai un grand coup :
- Monsieur Legrand…je n’ai aucun préjugé sur les fonctionnaires…je n’ai jamais eu maille à partir avec eux…ou alors occasionnellement…
- « Maille à quoi » monsieur Gilbert ?
- Je voulais juste dire que je respecte les fonctionnaires et leur travail admirable.
- Alors ce n’est que tant mieux et je m’en félicite. Vous êtes ici dans le service « Contentieux ». Nous traquons les fraudeurs, dénichons les petits malins qui croient nous gruger, contrôlons les patrons véreux. Nous sommes là pour rétablir la justice fiscale et servir l’Etat français. Notre mission est difficile mais noble. Notre travail souterrain et peu connu. Les gens nous jugent mal et pourtant, s’ils savaient…
Il soupira.
La chanson de Claude François, « Le mal aimé », s’imposa à moi. Comme une évidence.

Pour me signifier la fin de cette brève présentation, il me désigna la porte de son bureau, d’un geste sec. Je me levai de mon siège. Un peu fébrile.
- Suivez-moi, je vais vous présenter à mes collègues. Nous reprendrons cette conversation plus tard. Je ne veux pas vous assommer tout de suite.
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