Mercredi 20 août 2008
3
20
/08
/Août
/2008
13:02
Par PAT DE BIGORRE
LES AVENTURES DE JACQUES GILBERT
VI. "TRAVAILLER FATIGUE"
- 2ème partie -
2.
- Ça alors ! Qu’est ce que tu fous ici ?
- Justement tu tombes bien, je te cherchais.
- Jacques Gilbert, le roi du bricolage ! On m’en dira tant !
- Le roi du bricolage t’emmerde !
- T’as de la chance d’être l’ami d’un ami sinon tu cracherais tes dents depuis longtemps !
- Essaie un peu pour voir !
- Au secours ! J’ai peur ! Et qu’est ce que tu vas me faire ?
- Gildas tu me fatigues…
- Allez Jacquouille, fais pas la gueule !
- Vu que je t’ai croisé, ça va être difficile…
- Enterrons la hache de guerre et dis moi ce que tu cherches. Tu m’as l’air perdu. Je me trompe ?Tu vois je fais des efforts pour t’être sympathique.
- Je cherche le rayon des abattants de WC.
- Et là, tous tes bouquins, ils ne servent à rien. Non ? T’aurais du demander à Marcel Pagnol avant de venir ! Ou à Hemingway ! Ou alors à…
- …Gildas, tu me gonfles.
- Bon suis-moi, je connais ce magasin comme ma poche. Et puis, ça me fait plaisir d’aider l’ami d’un ami.
Je n’avais qu’une envie : trouver ce que j’étais venu chercher, le payer, prendre le bus et rentrer chez moi.
« Nous y voilà » me dit-il l’air satisfait, tendant le bras vers toutes les variétés inimaginables d’abattants qui s’offraient à mon regard ravi.
Je pris le premier qui se présentait et remerciai Gildas poliment, sur les starting-blocks pour déguerpir. Il me retint par la manche et je dus supporter un exposé des travaux qu’il envisageait
pour sa villa au Pays Basque, à Bidard. En plus d’être bricoleur et sportif, il était riche. Le métier d’agent immobilier ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui :
« Je vais entreprendre des travaux pour rénover la charpente de ma résidence secondaire. Tu sauras, cher Jacques, que selon la pente du toit, les modifications de charpente sont variables. Aussi,
je dois être vigilant. En cas de forte pente, par exemple, le simple rehaussement des entraits peut suffire. Mais en cas de pente moyenne, il en est tout autrement : il faut renforcer les
fermettes au milieu par des“ potelets ” verticaux ou inclinés.
Mon toit est “ à faible pente ”et utilise des fermettes triangulées avec des fiches en W. Il sera nécessaire de doubler les arbalétriers par clouage d’une demi-ferme et renforcement par
potelets. Ensuite, les fiches pourront être coupées. Compte tenu de la longueur des solives, il sera aussi nécessaire de reprendre les charges à l’étage en dessous par des poteaux
supplémentaires.
Les fermettes des combles seront remplacées par des jambes de force. D’une configuration de charpente en “ W ” je vais passer à une configuration de type “ diamant ”, en forme de “ M ”, en
supprimant poinçons et contre-fiches.
Pour ce faire, je vais utiliser le procédé “ Sanford ” en renforçant l’ancienne charpente par des poutres treillis longue portée. Elles prendront appui sur les murs de façade à raison d’une
poutre par fermette existante. Ensuite, je renforcerai la charpente par des arbalétriers, jambes de force et entraits hauts. Ce sont des travaux de longue haleine mais le résultat vaudra le coup
d’œil…Et toi, quoi de neuf ?
Je me sentais seul au monde et n’avais rien compris à ce qu’il venait de déblatérer. A cet instant précis, je ressentais dans mon corps
et mon esprit cette phrase de Victor Hugo « L’enfer est tout entier dans ce mot là : solitude ». Le laïus de Gildas n’était motivé que par le désir avoué de me ridiculiser. Je ripostai avec les
moyens du bord :
- J’écris en ce moment un poème en octosyllabes. Les rimes riches me tracassent car elles sont à mon sens trop nombreuses et dénaturent la valeur des oxymores dont j’ai saupoudré le tout. Pour
autant, m’essayer aux rimes croisées me permet d’approfondir la symbolique des métaphores. Les épanalepses me sont utiles et les asyndètes prometteuses. Je dois encore travailler les antilogies
et multiplier les antonomases, quitte à abandonner les catachrèses. Mais ce n’est pas une mince affaire, tu en conviendras. Les syllepses sont plus utiles. Le tout est de réussir mes assonances
et allitérations sans abuser des métaplasmes. Le fonds soutenant la forme. Enfin, j’ai bien avancé et ce ne sont que des broutilles à corriger.
- Et ça va te servir à quoi d’écrire ça ? me répondit-il, narquois.
Je l’ai laissé sur place et ne lui ai pas dit « au revoir ».
Les cons ont souvent raison. Ils sont beaucoup plus pragmatiques.
C’est ce qui me désole le plus je crois.
Je ruminais encore lorsque j’ai ouvert la boîte aux lettres. Des mois que je guettais un signe de Félicie. Une carte postale, une lettre, un mot doux. En vain. Comment avais-je pu croire l’espace
d’un seul instant qu’elle s’était attachée à moi ?
J’ai déchiré une enveloppe qui gisait au milieu des publicités. Elle portait l’en-tête du Trésor Public. J’ai déplié le courrier qui m’était adressé, un peu fébrile quant aux nouvelles
qu’il contenait.
« Monsieur Gilbert,
Pour faire suite à votre candidature à un stage dans nos services par le biais de l’ANPE, nous avons l’honneur de vous y apporter une réponse positive.
Vous voudrez bien vous présenter le lundi 27 juin 2008 à 8 h à la Trésorerie Générale de Pau, au service des contentieux.
Monsieur Florent Legrand vous accueillera et sera votre référent pendant cette semaine de découverte d’une administration.
Dans cette attente, nous vous prion d'agréer, Monsieur Gilbert, nos salutations les meilleures. »
Le Trésorier Général,
André Tricoutet.
Cette lecture m’a laissé hagard, les bras ballants, à fixer le plan d’évacuation de l’immeuble.
Imaginez Olivier Besancenot ou Che Gueverra contraints et forcés de suivre un stage chez Total pour exécuter une peine de Travail d’Intérêt Général à laquelle ils viendraient d’être
condamnés...
Vous aurez alors peut-être un ordre d’idée des sombres pensées qui me tourmentaient.
De toute façon, la journée avait mal débuté alors je ne vois pas pour quelles raisons elle se serait bien terminée.
Derniers Commentaires