Mardi 17 juin 2008
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Par PAT DE BIGORRE
A 90 secondes près...
-1ère partie -
Nous étions le 9 juin 1996 et le sort du monde allait se jouer à Aire sur l’Adour.
Certains s’y étaient rendus avec leurs voitures. Libres de partir et de revenir quand bon leur semblait. D’autres avaient préféré prendre les bus affrétés par le club de rugby et la mairie.
L’ambiance festive et chaleureuse entre supporters, pouvoir s’envoyer des demis dans le cornet sans avoir à se soucier des gendarmes au retour et célébrer la victoire finale qui ne laissait
l’ombre d’aucun doute : autant d’arguments qui avaient incité le plus grand nombre à choisir ce moyen de locomotion.
L’adversaire de la finale du championnat de France de rugby de 1ère série : Ustaritz Jatxou, un club basque. Les bigourdans allaient les dévorer, n’en faire qu’une bouchée. Ces quatre vingt
minutes seraient pour eux interminables. Aucun doute
Des périgourdins, des audois, des béarnais et des franciliens se souvenaient encore des rocs sur lesquels ils s’étaient cognés et soignaient toujours leurs blessures.
Le rouleau compresseur du Racing Club Saint Péen était en marche. Nos avants allaient les laminer inexorablement, les éprouver dans leur corps et dans leur chair puis nos alliers planteraient les
banderilles assassines derrière leur ligne d’essai et ils n’auraient plus que leurs yeux pour pleurer. Celui qui, dubitatif ou défaitiste, aurait osé dire le contraire prenait un risque et
s’exposait à la vindicte populaire. Au mieux, lors des tournées dominicales au bar PMU « Le Délirium », on l’aurait « oublié », pour une durée indéterminée. Au pire, le bannissement hors du
village lui tendait les bras.
Au moment de monter dans le bus, avec Fred et Christophe, nous regardons fièrement les vitrines des commerçants. La rue principale arbore les couleurs locales : le rouge et le bleu. Des
guirlandes, des ballons, des photos de l’équipe des braves guerriers, qui se préparent à en découdre avec les mauviettes basques, fleurissent dans les vitrines et s’affichent sur les façades des
maisons. La ville de St Pé de Bigorre va ce soir entrer dans la légende et à jamais inscrire ses lettres dorées dans l’éternité.
Ce soir, les vainqueurs acclamés par une foule en liesse, brandiront le bouclier tant prisé, devant une place noire de monde.
Tout a été prévu pour rendre un vibrant hommage aux combattants fourbus et cabossés.
Les employés municipaux ont monté un chapiteau pour accueillir le plus grand nombre. Au fonds, trône l’estrade qui semble abandonnée pour l’instant. La buvette attend de pied ferme les festayres
assoiffés qui dans quelques heures vont déferler au coeur du village.
Les anciens, qui n’ont pu se rendre à Aire, sont installés sur les bancs, à l’ombre des châtaigniers. Le béret vissé sur la tête, le transistor réglé sur la bonne fréquence et le cœur déjà
palpitant.
Rien n’a été laissé au hasard. Les plus croyants ont même demandé à Saint Pierre, le patron du village, d’intercéder auprès du Bon Dieu, et des cierges brûlent dans l’Église pour prolonger leurs
ardentes prières.
Les derniers retardataires garnissent les sièges du bus, saluent à la cantonade et nous voilà partis vers la gloire.
Toutes les figures légendaires de St Pé sont là. Bruno Pezzarini dit « Blanche-Neige » s’est déjà échauffé à l’apéritif et entonne « Montagnes Pyrénées » avec son frère,Thierry dit « L’alambic ».
« Jojo » Mounic chante plus fort en reprenant à sa façon « Quoi ma gueule ? ». Félix dit « Le chat » est assis à côté de lui. Il vous cache les clés si vous avez le malheur de les laisser
traîner sur le comptoir. Il dévisage les passagers d’un air espiègle, pensant à sa prochaine farce. « Quech », turfiste et amateur de vin blanc, râle dans son coin, agacé par le bruit et prend à
témoin Monsieur Coureau dit « Captain’ Igloo ». Sa casquette et sa barbe le font ressembler au marin de la pub alors tout le monde l’appelle « Captain’Igloo. Sauf qu’il vient de prendre sa
retraite et qu’il était charcutier.
« Jo » est là aussi. Il vient de sortir de l’hôpital. Il est un peu fatigué mais, pour rien au monde, il n’aurait voulu manquer ce match.
Monsieur Joseph n’y connaît rien en rugby mais a tenu à être du voyage.
Madame Dané, qui, si on l’insulte, n’hésite pas à se servir de son parapluie pour intimider les supporteurs adverses, a fermé sa boulangerie plus tôt que de coutume. Son mari, véritable bible
rugbystique, est capable de vous dire quel temps il faisait le 23 mai 1960 lors de Lourdes-Béziers, Il discute avec « Popol » Pouyaban dit « Georges ». Tout simplement parce qu’il a un air de
Georges Brassens.
« T’imagines qu’on va peut-être champions de France ?
- Pas peut-être…
- Oui d’accord mais en face y’a du beau monde !
- On va se les faire les basques, je te dis !
- Oui d’accord mais en face…
- T’es pas pour eux toi par hasard ?
- T’es con ou quoi ?
- Alors, tu te la fermes !
Marie, abonnée depuis trente ans à Turf Magazine, s’est mise sur son trente et uns. Elle porte un magnifique galurin et à quatre-vingt huit ans ressemble à une jeune fille.
Notre mascotte « Lulu » s’est tartiné la chevelure de gel et a abusé sur l’eau de Cologne. Il tape dans ses mains. Il a obtenu l’autorisation de ne rentrer au CAT que lundi soir. Alors il est
content. Et puis « on va gagner ! ».
Nous commençons à avoir des fourmis dans les jambes et nous voudrions être plus vieux de quelques heures. Plus nous nous approchons, plus la tension monte d’un cran. Et si nous perdions cette
rencontre, si le sort décidait de ruiner nos rêves de gloire nationale…
La route semble interminable. Les mètres sont des kilomètres.
« Quoi ma gueule ! Qu’est ce qu’elle a ma gueule !
- Jojo ! Ta gueule ! C’est le cas de le dire…
- Putain les mecs ! Faites le taire ou je le tue de mes propres mains !
- On est dans une démocratie alors je l’ai le droit de chanter !
- Oui mais pas de nous bousiller les tympans.
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