Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 21:24

Par PAT DE BIGORRE
III. SAVOIR CREUSER SA TOMBE

« La der des ders », il ne l’évoquait jamais.
Comment décrire cette boucherie sans nom, ces massacres inutiles, cette peur de mourir vrillée au corps et qui ne vous quitte jamais ? Même après, elle hante votre sommeil et peuple vos nuits.
Les mots n’auraient pas suffi à en restituer l’horreur absolue et se seraient confrontés à cette difficulté de dire.
Je l’imagine les pieds pataugeant dans la boue engorgée de sang des tranchées. La nuit est tombée. Il attend de partir à l’assaut, ferme les yeux peut-être, pense à sa femme. Puis il s’élance, évitant la morsure des balles qui défigurent l’obscurité. La baïonnette pour contrer la mitraille, les camarades qui tombent à côté de lui, fauchés dans la fleur de l’âge. Et quand tout est fini, que l’objectif ait été atteint ou pas, ce pourquoi « moi » et pas « eux » qui vous lamine, vite chassé par cette soif de survivre.
Juste savoir fermer sa gueule et savoir creuser sa tombe.
14-18, il l’a faite en entier et même au-delà puisqu’il n’aura été démobilisé qu’en 1920, après la campagne d’Algérie, à Batna et Biskra. Lui qui n’avait jamais beaucoup voyagé disait souvent qu'il aurait aimé repartir dans ce pays car il le trouvait très beau.
Bataille de la Somme, Verdun, le Chemin des Dames et autres tragédies aux résonances lugubres, pourvoyeuses de morts et de charniers à perte de vue. Lui, qui ne mesurait pas plus d’un mètre soixante-cinq, y a survécu en crachant sa rage de vivre à la face de la Mort.
Chez mon oncle Maurice, dans le salon, est accroché au mur un cadre qui renferme un document précieux. De simples mots, écrits à la plume Sergent Major, dans un langage militaire qui ne s’embarrasse pas de phrases inutiles. L’encre a un peu passé mais l’essentiel est toujours lisible sur ce papier jauni. C’est une citation pour un comportement héroïque au combat.

« Juillet 1916.
Verdun.
Il a en mémoire la vaine tentative ordonnée par Nivelle pour reprendre le fort de Vaux tombé aux mains des allemands. Même son état-major est en désaccord avec lui. Mais Nivelle n’a que faire des vies humaines et s’obstine dans cette attaque. Généralissime et commandant en chef des armées françaises, il a tous les droits et ne supporte pas d’être contredit.
Jean-Marie Fort fera partie des 17 survivants sur 160 qui reviendront.
Sa compagnie s’apprête à nouveau à partir pour une énième attaque inutile.
Pris par le feu nourri de l’ennemi, l’officier leur ordonne de creuser chacun un trou individuel et d’y rester en attendant les renforts. Savoir creuser sa propre tombe. Encore et encore.
Mon arrière-grand-père, maçon, n’a pas de difficultés majeures et exécute cette tache en peu de temps. La violence de la mitraille redouble. Serrant son fusil, terré dans cet abri de fortune, il aperçoit le capitaine qui, peu habitué à manier la pelle, s’échine à creuser. Il sort, le rejoint et achève de lui creuser son trou. Quelques minutes et Le capitaine le remercie et lui jure qu’il s’en souviendra, lui promet une citation. Je ne sais le nom de ce capitaine mais il tiendra sa parole. Je ne crois pas que c’était pour mon arrière-grand-père un défi. Juste ce sens inné qu’il avait d’aider les autres. Officier ou fantassin. »

Les médailles, il s’en foutait. Elles ne valaient pas grand chose. Et surtout, elles ne rachèteraient jamais le prix de ce carnage, de ces millions de vies sacrifiées.
La seule qu’il aurait aimée avoir était la Médaille Militaire. Il en aurait été fier.
Ces cons de politiciens ont attendu le dernier moment pour la lui décerner.
Ils devaient la lui remettre le 11 novembre 1981, 61 ans après sa démobilisation.
Il ne l’a jamais su.
Il est mort un mois avant.
Voir les 5 commentaires - Publié dans : La côtelette et autres anecdotes
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Commentaires

oui les guerres...que de massacres inutiles
Commentaire n°1 posté par petite Marie le 27/05/2008 à 21h05
l'être humain ne changera, hélas!, jamais...
Réponse de PAT DE BIGORRE le 30/05/2008 à 19h04
Bel exemple de sobriété, d'économie de moyens pour décrire toute l'absurdité de la guerre.
Commentaire n°2 posté par Chemins de poussière le 25/05/2008 à 09h03
Merci pour ton commentaire.
La sobriété est de mise lorsque l'on relate cette terrible guerre. alors, je m'y suis contraint sans difficulté aucune.
l'écriture était évidente.
Réponse de PAT DE BIGORRE le 27/05/2008 à 13h39

Profonde admiration pour la pudeur de tes mots, cher Patrick. Elle est en juste et belle harmonie  avec celle, si sensible, ici, de  ton admirable arrière-grand-père. On ne dira jamais assez  la profondeur de ce traumatisme, certes pas seulement à l'aune abstraite de l'histoire, mais tout simplement dans le souvenir bien réel de cette humanité, de cette génération fracassées. Vif merci à toi.
Amitiés.
Christian

Commentaire n°3 posté par Christian le 23/05/2008 à 11h03
Merci Christian. Tu as raison de souligner le traumatisme que cette génération sacrifiée a subi.
Amitiés.
Réponse de PAT DE BIGORRE le 27/05/2008 à 13h34
Un mot: "respect"
Commentaire n°4 posté par Thierry Benquey le 23/05/2008 à 09h34
En effet, c'est le mot le plus adapté...
Réponse de PAT DE BIGORRE le 27/05/2008 à 13h33
Magnifique. J'aime ta sobriété. merci.
Commentaire n°5 posté par bernard le 22/05/2008 à 21h57
Merci Bernard.
Réponse de PAT DE BIGORRE le 27/05/2008 à 13h32

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