Par PAT DE BIGORRE
LA CÔTELETTE ET AUTRES
ANECDOTES
I. LA CÔTELETTE
Jean-Marie Fort, mon « pépé », avait un don de radiesthésiste.
C’était un as du pendule qu’il interrogeait religieusement, toujours dans un silence de cathédrale. Nous suivions alors dans un grand recueillement les oscillations de cet objet mystérieux, ces
mouvements de droite à gauche qui interrogeaient des forces obscures.
Il fermait les yeux, communiquait avec les esprits, invoquait en silence les puissances inconnues des profanes. Le moindre bruit était proscrit et ne devait en aucun cas venir troubler le bon
déroulement du rituel. Sous peine d’expulsion illico presto de la pièce et bannissement ad vitam aeternam de l’antre sacré.
Assis, légèrement voûté, il analyse et interprète les signes. Je revois ses yeux mi-clos derrière les verres épais de ses lunettes et ses fines lèvres desquelles ne filtrent que des
murmures. Sa main transmet les « vibrations énergétiques » et libère les « forces inconscientes ». Elles passent par la chaîne tenue fermement entre son pouce et son index. Les ondes magnétiques
se diffusent alors dans le pendule en laiton et en cuivre. Les secrets finissent par ne plus en être et sont révélés avec une ardente ferveur.
Il arrivait à diagnostiquer et à enlever le « mal ». Il conseillait sur la conduite à tenir pour surmonter les épreuves. Il apportait des clés utiles pour résoudre les difficultés de la vie. La
plupart du temps, il s’appuyait sur une simple photo qu’il soumettait au pendule. Et il ne demandait jamais rien en échange. Juste des prières.
J’ai souvent entendu parler d’un fait d’arme à l’aura magique, d’un acte mystérieux qu’il avait accompli au faîte de sa gloire. Il a inscrit son don à jamais dans la légende propre à toute
famille.
Pour démontrer qu’il n’était pas un charlatan, il avait magnétisé une côtelette de porc. Le support, servant à démontrer au plus grand nombre l’étendu de son pouvoir, était pour le moins
original. Il aurait pu exercer son talent sur un chien, un chat, un lapin ou un objet quelconque mais non, lui il avait choisi une côtelette de porc. Les curieux assemblés autour de lui devaient
sourire à la vue de cet original, qui les mains au dessus de ce qui aurait du remplir son estomac, invoquait à voix basse les forces telluriques pour envoûter ce simple morceau de viande.
La côtelette était restée posée sur le rebord de la fenêtre, en plein soleil, une semaine durant. Interdiction à quiconque de s’en approcher sous peine de malédiction jetée sur plusieurs
générations. Il montait la garde et veillait au bon déroulement des opérations.
Mystère inexplicable, elle était restée intacte, n’avait pas pourri et même les mouches n’avaient osé s’en approcher. Elle semblait sortir directement de l’étal du charcutier, le papier dans
lequel elle avait été enveloppée ne devant pas se trouver bien loin. Sauf qu’elle avait quand même un peu durci et n’était pas consommable. Ou du moins, je ne m’y serais pas hasardé.
Certains esprits chagrins y chercheront une explication rationnelle, voudront y aller de leur théorie scientifique.
Je les remercie de les garder pour eux.
Ils risqueraient d’écorner l’image de mon arrière-grand père et ne me convaincront jamais qu’il est possible de toujours tout expliquer.
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