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Mardi 8 avril 2008 2 08 /04 /2008 07:59

Par Patrick FORT
JE SAIS QUE TU MEFIES DES RËVES

- 3ème partie -


WILHELM GRIMM




Château de Wiepersdorf – 30 janvier 1831

Je remonte la longue allée qui mène du portail au perron du château de Wiepersdorf.
La pluie ne cesse de tomber depuis plusieurs jours et le ciel sombre nous inflige sa pesante monotonie.  
Je devine, au milieu de la brume et des nuages, la massive demeure d’Achim qui se dévoile par petites touches au regard du visiteur.
« Le jardin et la forêt de bouleaux qui sont derrière sont beaux, mais à l’intérieur tout est passablement délabré, bien que la demeure ait été à l’origine somptueusement – on pourrait même dire princièrement aménagée. On y trouve des pièces tapissées de soie pourpre et de riches lambris dorés et le sol est parqueté », écrivai-je à mon frère Jacob lorsque je la découvris pour la première fois.
J’y ai séjourné à plusieurs reprises et y revins toujours avec bonheur rare, heureux de goûter à chaque visite au calme environnant de la campagne berlinoise.  
Malgré ses difficultés financières, Achim m’accueillait toujours avec générosité et se montrait un hôte attentionné, veillant à ce que je ne manque jamais de rien.
Le hobereau prussien, froid et distant, se révélait être dans l’intimité un homme chaleureux mais ne se départissant jamais de sa réserve naturelle, se livrant peu. Il se réfugiait parfois, au milieu d’une conversation à bâtons rompus, dans un long silence dont il finissait alors par sortir, avec un sourire triste,  reprenant le fil de la discussion là où il l’avait laissé.
Jacob et moi avions été surpris d’apprendre cette union de caractères si différents, de personnalités si dissemblables.
Celle que nous surnommions « l’ Enfant », la frivole et excessive Bettina, amoureuse de Goethe et de Beethoven qu’elles avaient harcelés, s’était éprise du froid et réservé Ludwig Achim von Arnim. Elle s’était alors transformée en une épouse fidèle et une mère aimante.
Admirant l’œuvre qu’Achim construisait avec opiniâtreté, elle avait fini par accepter la retraite forcée de son époux, loin du monde. Peu faite pour la vie campagnarde, elle avait préféré demeurer à Berlin.
Regrettant juste de ne le voir plus souvent et taisant toujours devant moi les griefs qu’elle nourrissait quant à l’éducation de leurs enfants, à elle seule dévolue.
Je savais les tensions qui régnaient dans leur couple. J’ai été le témoin privilégié et bien malgré moi des nombreux orages, d’une violence sourde, qui éclataient entre eux mais renforçaient l’attachement indéfectible qu’ils nourrissaient l’un pour l’autre.
Un soir, excédé par une énième lettre pleine de ressentiments que sa femme lui avait adressée, il m’avait confié d’une voix excédée que « Dieu avait créé l’Amour et le Diable le mariage ». Rare confidence à laquelle il s’était laissé aller devant moi.
Ami fidèle et désireux d’honorer sa mémoire, il m’appartient désormais de rassembler son œuvre, de lui donner cette dimension qu’elle mérite et de la porter à la connaissance de tous.
Bettina me l’a demandé et cette preuve de confiance m’honore plus qu’elle ne me contraint.
En effet, refuser est inconcevable.
En agissant ainsi, je m’éloignerais et trahirais cette idée si chère qui nous a toujours animé : l’individu est au centre du monde et doit s’affranchir du libre-arbitre pour décider seul de ses propres choix de vie.
Aucune autorité, politique ou religieuse, ne doit lui dicter sa conduite.
En ce sens, la Révolution Française aura été pour nous révélatrice, même si nous nous en sommes assez vite éloignés parce que, entre autres, elle a engendré le tyrannique et haïssable Napoléon.
Mais tout individu ne peut exister sans l’autre.
Aussi pour cette raison essentielle, je m’acharnerai et m’épuiserai à la tache, déchiffrerai et classerai jusqu’à l’épuisement les pages qu’Achim a noircies dans la solitude du domaine de Wiepensdorf.
Je suis le garant de la mémoire, de ce vent nouveau qui a soufflé sur tous les domaines de la réflexion et de la création.
Je suis l’un des derniers témoins de cette démarche créatrice collective, de cette réflexion commune menée à Iena, Heildelberg, Dresde et Berlin surtout mais aussi dans les nombreux cercles littéraires, partout en Allemagne.
J’ai croisé tous les acteurs de ce renouveau intellectuel, correspondu avec la plupart d’entre eux, connu Novalis, Wackenroder, Friedrich Schlegel, Contessa, Clemens Brentano et Fichte.
Aussi, je le ferai également pour eux et pour toutes celles et ceux que j’oublie.
Avec la même ardeur déployée par Ludwig Tiek pour défendre la mémoire souillée et l’œuvre incomprise du regretté Heinrich Von Kleist.
Avec le même enthousiasme qui nous guidait à la création de « Phébus », de « L’Athenäum », du «  Journal des Ermites », revues éphémères mais essentielles. Laboratoires d’idées, nous y avons fixé et approfondi ces idées bouillonnantes, cette communion spirituelle si essentielle.
Avec cette ténacité qui nous a permis à Jacob et moi de recueillir les Märchen et de publier « Les contes de l’enfance et du foyer ».

Écrire était pour Achim un sacerdoce, la seule façon qu’il avait trouvée pour recomposer patiemment, et il me le répétait souvent, « les fragments de l’être éparpillé qu’il était ».
Ses contes d’une froideur angoissante, ses nouvelles étranges déconcertaient ceux qui les lisaient. Souvent nous restions perplexes et déboussolés, pressentant la réelle nouveauté de son œuvre mais ne la comprenant pas, avec ce sentiment étrange qu’elle nous échappait peut-être.
« Ce que nous créons, est-ce à nous ? » me confia-t-il, conscient de cette étrangeté.
Dans quelques instants, je serai dans son bureau et accéderai, non sans émotion, à des textes inconnus.
« Seule la poésie est connaissance totale mais elle n’appartient pas à ce monde terrestre » écrivait-il un jour pour témoigner de son expérience de poète.
« Le poète est un voyant » me répétait-il inlassablement  pour résumer sa démarche obstinée à découvrir cette vérité et à nous la restituer.
Je vais humblement m’attacher à ce que le plus grand nombre entende enfin sa voix.


FIN

Patrick FORT - Avril 2008
Tous droits réservés.


Voir les 7 commentaires - Publié dans : IV.Je sais que tu te méfies des rêves
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