Entre Berlin et le château de Wiepersdorf – 22 janvier 1831
Achim est mort. D’une attaque d’apoplexie nerveuse. A presque cinquante ans. Celui qui était mon mari n’est plus. Je n’arrive pas à me le représenter mort, seul et étendu sur son
lit. Des chandeliers massifs doivent diffuser une
lumière morne dans la chambre dont les rideaux ont été tirés. Je me refuse à accepter cette cruelle évidence. Je navigue entre ce désespoir profond dans lequel je voudrais m’abandonner et cette maîtrise de moi que je me dois d’afficher devant mes enfants.
Penser à la froideur de son corps m’est une chose insupportable et je chasse ces sombres pensées qui m’assaillent, reviennent à la charge inlassablement, en égrenant ce chapelet de souvenirs qui
atténuent passagèrement ma douleur. Me replonger dans le passé n’effacera pas la réalité nue de l’instant présent mais me préparera à cette épreuve, à ces jours terrifiants qui m’attendent
désormais. Clemens, mon frère adoré, m’avait
présenté pour la première fois son ami à Offenbach, un jour de 1802. Je me souviens avec une précision étourdissante de cette première rencontre sur les bords du Main. Dans ses nombreuses lettres, Clemens ne tarissait pas d’éloges
sur cet ami qu’il avait rencontré à l’université de Göttingen et j’avais hâte de découvrir ce compagnon de voyage avec lequel il venait de descendre le Rhin. Ils avaient
entrepris de rassembler toutes les légendes et contes populaires, pour « recueillir les plus belles fleurs de l’esprit allemand ». L’immense Goethe en personne avait promis de préfacer l’ouvrage
qu’ils souhaitaient publier. Je les accompagnai jusqu’à Mayence.
Sur le bateau, j’observai avec attention celui qui, et je ne la savais pas encore, deviendrait dix ans plus tard mon mari. Je lui trouvai
« un aspect négligé : il portait une redingote trop grande, la couture de la manche était décousue…et il était affublé d’une casquette dont dépassait la doublure, à moitié déchirée ». Sa réserve
naturelle et sa froideur apparente m’attiraient. A l’opposé de mon caractère enthousiaste et de cette propension à l’effusion que je tiens de mes aïeux italiens. Je sondais son âme que je devinais tourmentée derrière ce masque
imperturbable et ce calme dont il ne se départissait jamais. Puis je ne l’avais plus revu jusqu’à ce jour où s’en prévenir il s’était présenté, muni d’une lettre de recommandation rédigée par Clemens, au
couvent de Francfort dans lequel mon père m’avait placé pour y recevoir une éducation digne de mon rang. Avec Karoline, nous l’avions trouvé royal au cours de la promenade vespérale qu’il nous
avait proposée. Surpris par un orage, nous nous étions réfugiés dans l’Église Saint Paul et la proximité de « sa merveilleuse jeunesse m’avait alors électrisé ». Avant de nous séparer,
j’étais parvenue à lui dérober un gant et ce souvenir me permit d’adoucir les affres de son absence. Nous continuâmes à nous aimer à distance, nos existences ponctuées d’épisodes amoureux sans conséquence pour l’attachement que nous
éprouvions l’un pour l’autre, nous voyant peu mais pressentant au fonds de nous que le destin nous attacherait un jour l’un à l’autre. Ce fut le suicide de mon amie, de ma sœur, de ma tendre et chère Karoline qui nous rapprocha
définitivement. Drapée de rouge, elle s’était
poignardée en plein cœur au bord du Rhin près de Winckel, ce funeste 26 juillet 1806. Clemens et Achim m’avaient rejoint, bouleversés par ce tragique événement. Achim m’avait alors parlé d’un camarade studieux qui, à dix-sept ans,
avait mis fin à ses jours pour des résultats scolaires médiocres. Le spectre de cette mort hantait chacun de ses jours. Lui, si réservé, s’était épanché, m’avait livré des confidences trop
longtemps retenues, partageant ses interrogations, ses doutes, ses souffrances avec moi. Ce jour-là, j’eus la certitude que ma vie serait désormais inconcevable sans lui, si différent de moi et
pourtant si proche. L’existence nous a déchiré mais
je n’ai jamais cessé de l’aimer au cours de ces vingt années. Les accalmies succédaient toujours aux tempêtes et aux violents orages. Je n’étais pas faite pour la vie morne et ennuyeuse qu’il me proposait à Wiepersdorf, préférant la
vie citadine ; lui entendait se consacrer à l’écriture, loin du monde. Je privilégiais une éducation permissive pour nos enfants car j’ai toujours pensé qu’il vaut mieux « faire une bêtise avec mon fils ou ma fille
plutôt que de la lui interdire ». Lui, qui n’était jamais là, même pour la fête de Noël, me reprochait mon manque d’autorité et leur « négligence, leur désordre et leur manque de propreté
». Pour autant, je n’ai jamais songé à lui reprocher
ce que beaucoup auraient qualifié d’égoïsme. J’ai
toujours cru en lui et étais fière de son art. Je m’attacherai désormais à défendre son œuvre et à démontrer avec éclats, au reste du monde, le génie qu’il était. « Je sais que tu te méfies des rêves » lui écrivais-je un jour après
lui avoir narré avec moult détails celui que je venais de faire. « La vie est dans le rêve » m’avait-il répondu.
Nous nous approchons du château. Je tire le rideau de la fenêtre de la diligence qui me conduit auprès de la dépouille d’Achim. Le temps
est semblable à celui du jour de notre mariage : « un temps effrayant, tour à tour la neige, la pluie et la glace ». Mes enfants sanglotent en silence. Seul Freidmund, dont la ressemblance avec Achim est stupéfiante,
présente un masque fermé, imperturbable. Je communie
par la pensée avec mon défunt époux. Dans quelques
minutes, je vais le retrouver. Achim n’est pas
mort. Par moi, il va continuer à vivre.
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