Par Patrick FORT
Premier des trois volets de "Je sais que tu te méfies des rêves".
Je ne sais dans quelle
catégorie classer ce texte :
Mélange de nouvelle, de récit, de portraît consacré aux romantiques allemands à travers l'un des plus énigmatiques et des plus
fascinants d'entre eux : ACHIM VON ARNIM.
A venir :
II. BETTINA VON ARNIM
III.
WILHELM GRIMM
JE SAIS QUE TU TE MEFIES DES RÊVES
« Pourquoi faire parler de moi ? Le monde n’aime pas m’entendre… Mes œuvres ressemblent au royaume des cieux en ceci que peu
de gens souhaitent y pénétrer.»
Achim Von Arnim
à Clemens Brentano
Château de Wiepersdorf – 20 janvier 1831
I. ACHIM VON ARNIM
Je suis harassé par la journée que je viens de passer à
arpenter les hectares de mon domaine de Wiepersdorf.
Je suis soucieux du bien-être des paysans qui entretiennent mes terres, les font fructifier et leur labeur est pour moi une préoccupation de tous les
instants.
J’écoute avec attention les remarques
judicieuses des plus anciens et je n’entreprends rien sans leur aval.
Administrer mes terres est un travail de longue haleine que je réussis à force d’abnégation. Réparer les clôtures, acheter les semences, surveiller les récoltes, choisir quelles terres labourer, sélectionner les vaches laitières qui donneront
le meilleur rendement…Toutes ces activités remplissent mes journées et les dettes accumulées les rendent encore plus difficiles.
J’aime parcourir et dévorer la nature environnante jusqu’à l’épuisement, la respirer et m’enivrer de
ces milles odeurs. Après avoir traversé les bois, les ruisseaux, les chemins, je me sens apaisé et j’oublie ce qui peut l’être.
La marche et les escapades à cheval préparent mon esprit aux travaux d’écriture auxquels je consacre
mes nuits, dans ma chambre, à la lueur des chandeliers. Les êtres et les créatures dont je peuple mes contes, tous ces récits que mon imagination tisse dans des circonvolutions qui échappent
parfois à ma raison, découlent de cet éreintement voulu et salutaire. Il trouve son aboutissement sur ces feuillets blancs que je noircis dans la solitude et le silence.
J’épuise mon corps pour libérer mon esprit.
L’écriture participe à la ligne de vie austère que je me suis fixée
depuis près de vingt ans. Maîtresse exigeante, elle s’accommode mal des contraintes matérielles qu’il me faut assumer pour subvenir aux besoins ma famille. Elle exige une attention de tous les
instants et se nourrit de mon opiniâtreté à poursuivre ce sillon que je trace, jour après jour dans le calme environnant de la campagne berlinoise.
Je ne suis sûr de rien. Le doute est une force que j’ai apprivoisée et dont j’essaie de tirer le
meilleur parti. L’écriture n’est qu’incertitudes, interrogations et ces contrées que j’explore ne m’ont pas encore révélé tous leurs secrets. Je repousse les limites du rêve pour tenter de
déchiffrer la réalité. Mais je sais que le langage est vain pour en percer tous les mystères.
J’écris jusqu’à l’aliénation et je reste parfois hagard à me relire, comme si ce que j’écrivais m’était étranger, comme si ces mots
étaient d’un autre. Les expérimentations verbales auxquelles je me livre jaillissent et ne souffrent d’être contenues.
Assis dans ce fauteuil capitonné, je fixe les fagots de bois mort qui flambent dans l’âtre de la
cheminée. J’aime regarder les flammes qui virevoltent et écouter les crépitements résonner dans cette pièce aux murs épais. Je m’abandonne à ce spectacle simple et fascinant. Parfois, je crois
discerner des visages, des formes qui me ramènent à des êtres que j’ai connus, à des paysages que j’ai vus. La chaleur gagne lentement tout mon corps et m’enveloppe de son aura
bienfaisante.
Je songe à Bettina et à mes enfants. Ils
vivent à Berlin et je ne peux me résoudre à les y rejoindre définitivement. Il me faudrait laisser ce domaine et mes travaux d’écriture qui rythment ma vie avec cette précision de métronome.
Bettina s’ennuie ici et n’y vient que pour des brefs séjours, désireuses de se reposer.
Mais surtout, l’agitation et la poussière des villes me lassent depuis longtemps. Je préfère me tenir éloigné d’elles.
J’ai trop fréquenté les salons littéraires et j’ai parcouru dans ma
jeunesse les plus grandes capitales européennes jusqu’à l’éreintement.
Je suis fatigué de ces bavardages dégoulinant de convenances et de ces contraintes de tous les instants que les autres m’imposent et auxquelles je
n’ai plus envie de me plier.
Je n’en amoindris pas
pour autant le brassage d’idées qui en surgissait, comme dans la belle ville d’Heildelberg dont les ruines du château fort surplombent le Neckar.
La vision que nous avions alors de la littérature s’exposait de la plus brillante des manières,
s’enrichissant de nos réflexions communes et souvent jusqu’à une heure avancée, nous prolongions ces discussions dans les tavernes enfumées. Nous élaborions des théories pour nous affranchir des
carcans étroits de la raison, pour libérer la parole et atteindre ainsi l’essence même des êtres. Clemens possédait cette aisance verbale que je n’ai jamais eue et s’attirait toujours tous les
regards, captivant l’attention par ses démonstrations enflammées. A lui la lumière, à moi l’ombre.
Sans Heildelberg, sans les frères Grimm et Ludwig Tiek, sans le regretté Heinrich Von Kleist, « Le Cor enchanté » n’aurait pas vu le jour et les
contes et légendes de ma chère patrie auraient été oubliés. Ces années radieuses auxquelles je songe avec nostalgie m’ont modelé, ouvert mon esprit et je me suis défait de ce costume étriqué
d’aristocrate prussien dans lequel j’étais engoncé.
J’ai appris à voir au delà de moi-même, j’ai entendu l’appel démoniaque et enchanteur de la poésie pour découvrir que je n’aspirais plus qu’à écrire
pour dire le monde.
Je ne suis bien qu’ici, à
Wiepersdorf, même si un sentiment de culpabilité me taraude lorsque je songe à mes enfants que je vois peu et à Bettina qui assume seule leur éducation.
Pourtant, je suis intimement persuadé que mes décisions sont
justes.
En dépit de mon égoïsme ; de cette obstination qui me laisse à penser que je joue ma vie chaque fois que j’écris ; de ma folie
peut-être.
J’ai peur de ne pas arriver à exprimer
tout ce que je veux dire, d’être rattrapé par le temps et de ne pas aller au bout de l’œuvre que je construis.
Je dois me ménager. Bettina me le rappelle sans cesse. Mon corps s’affaiblit de jour en jour. Je sens que les forces m’abandonnent et je
suis fatigué. Mon esprit n’est plus aussi vif et je peine à écrire. Et cette idée entêtante que « je ne suis pas chez moi dans le monde ». Pour la chasser, je m’échine à voir au delà des miroirs
et à révéler les mystères qui se dérobent au commun des mortels.
Mon œuvre ne résistera peut-être pas au temps, la cinquantaine d’ouvrages que j’ai écrits ne sera assurément pas lue et mes enfants ne se
souviendront pas d’un père qu’ils n’auront guère connu.
Mais ce n’est pas moi qui décide. Une force me pousse à écrire.
Toujours et encore.
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