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Mercredi 9 avril 2008 3 09 /04 /2008 11:15

Par Patrick FORT
Premier des trois volets de "Je sais que tu te méfies des rêves".
Je ne sais dans quelle catégorie classer ce texte :
Mélange de nouvelle, de récit, de portraît consacré aux romantiques allemands à travers l'un des plus énigmatiques et des plus fascinants d'entre eux : ACHIM VON ARNIM.
A venir :
II. BETTINA VON ARNIM
III. WILHELM GRIMM

 

JE SAIS QUE TU TE MEFIES DES RÊVES
 « Pourquoi faire parler de moi ? Le monde n’aime pas m’entendre… Mes œuvres ressemblent au royaume des cieux en ceci que peu de gens souhaitent y pénétrer.»
Achim Von Arnim à Clemens Brentano

Château de Wiepersdorf – 20 janvier 1831

I. ACHIM VON ARNIM

Je suis harassé par la journée que je viens de passer à arpenter les hectares de mon domaine de Wiepersdorf.
Je suis soucieux du bien-être des paysans qui entretiennent mes terres, les font fructifier et leur labeur est pour moi une préoccupation de tous les instants.
J’écoute avec attention les remarques judicieuses des plus anciens et je n’entreprends rien sans leur aval.
Administrer mes terres est un travail de longue haleine que je réussis à force d’abnégation. Réparer les clôtures, acheter les semences, surveiller les récoltes, choisir quelles terres labourer, sélectionner les vaches laitières qui donneront le meilleur rendement…Toutes ces activités remplissent mes journées et les dettes accumulées les rendent encore plus difficiles.
J’aime parcourir et dévorer la nature environnante jusqu’à l’épuisement, la respirer et m’enivrer de ces milles odeurs. Après avoir traversé les bois, les ruisseaux, les chemins, je me sens apaisé et j’oublie ce qui peut l’être.
La marche et les escapades à cheval préparent mon esprit aux travaux d’écriture auxquels je consacre mes nuits, dans ma chambre, à la lueur des chandeliers. Les êtres et les créatures dont je peuple mes contes, tous ces récits que mon imagination tisse dans des circonvolutions qui échappent parfois à ma raison, découlent  de cet éreintement voulu et salutaire. Il trouve son aboutissement sur ces feuillets blancs que je noircis dans la solitude et le silence.
J’épuise mon corps pour libérer mon esprit.
L’écriture participe à la ligne de vie austère que je me suis fixée depuis près de vingt ans. Maîtresse exigeante, elle s’accommode mal des contraintes matérielles qu’il me faut assumer pour subvenir aux besoins ma famille. Elle exige une attention de tous les instants et se nourrit de mon opiniâtreté à poursuivre ce sillon que je trace, jour après jour dans le calme environnant de la campagne berlinoise.
Je ne suis sûr de rien. Le doute est une force que j’ai apprivoisée et dont j’essaie de tirer le meilleur parti. L’écriture n’est qu’incertitudes, interrogations et ces contrées que j’explore ne m’ont pas encore révélé tous leurs secrets. Je repousse les limites du rêve pour tenter de déchiffrer la réalité. Mais je sais que le langage est vain pour en percer tous les mystères.

J’écris jusqu’à l’aliénation et je reste parfois hagard à me relire, comme si ce que j’écrivais m’était étranger, comme si ces mots étaient d’un autre. Les  expérimentations verbales auxquelles je me livre jaillissent et ne souffrent d’être contenues.
Assis dans ce fauteuil capitonné, je fixe les fagots de bois mort qui flambent dans l’âtre de la cheminée. J’aime regarder les flammes qui virevoltent et écouter les crépitements résonner dans cette pièce aux murs épais. Je m’abandonne à ce spectacle simple et fascinant. Parfois, je crois discerner des visages, des formes qui me ramènent à des êtres que j’ai connus, à des paysages que j’ai vus. La chaleur gagne lentement tout mon corps et m’enveloppe de son aura bienfaisante.
Je songe à Bettina et à mes enfants. Ils vivent à Berlin et je ne peux me résoudre à les y rejoindre définitivement. Il me faudrait laisser ce domaine et mes travaux d’écriture qui rythment ma vie avec cette précision de métronome. Bettina s’ennuie ici et n’y vient que pour des brefs séjours, désireuses de se reposer.
Mais surtout, l’agitation et la poussière des villes me lassent depuis longtemps. Je préfère me tenir éloigné d’elles.
J’ai trop fréquenté les salons littéraires et j’ai parcouru dans ma jeunesse les plus grandes capitales européennes jusqu’à l’éreintement.
Je suis fatigué de ces bavardages dégoulinant de convenances et de ces contraintes de tous les instants que les autres m’imposent et auxquelles je n’ai plus envie de me plier.
Je n’en amoindris pas pour autant le brassage d’idées qui en surgissait, comme dans la belle ville d’Heildelberg dont les ruines du château fort surplombent le Neckar.
La vision que nous avions alors de la littérature s’exposait de la plus brillante des manières, s’enrichissant de nos réflexions communes et souvent jusqu’à une heure avancée, nous prolongions ces discussions dans les tavernes enfumées. Nous élaborions des théories pour nous affranchir des carcans étroits de la raison, pour libérer la parole et atteindre ainsi l’essence même des êtres. Clemens possédait cette aisance verbale que je n’ai jamais eue et s’attirait toujours tous les regards, captivant l’attention par ses démonstrations enflammées. A lui la lumière, à moi l’ombre.
Sans Heildelberg, sans les frères Grimm et Ludwig Tiek, sans le regretté Heinrich Von Kleist, « Le Cor enchanté » n’aurait pas vu le jour et les contes et légendes de ma chère patrie auraient été oubliés. Ces années radieuses auxquelles je songe avec nostalgie m’ont modelé, ouvert mon esprit et je me suis défait de ce costume étriqué d’aristocrate prussien dans lequel j’étais engoncé.
J’ai appris à voir au delà de moi-même, j’ai entendu l’appel démoniaque et enchanteur de la poésie pour découvrir que je n’aspirais plus qu’à écrire pour dire le monde.
Je ne suis bien qu’ici, à Wiepersdorf, même si un sentiment de culpabilité me taraude lorsque je songe à mes enfants que je vois peu et à Bettina qui assume seule leur éducation.  
Pourtant, je suis intimement persuadé que mes décisions sont justes.

En dépit de mon égoïsme ; de cette obstination qui me laisse à penser que je joue ma vie chaque fois que j’écris ; de ma folie peut-être.
J’ai peur de ne pas arriver à exprimer tout ce que je veux dire, d’être rattrapé par le temps et de ne pas aller au bout de l’œuvre que je construis.
Je dois me ménager. Bettina me le rappelle sans cesse. Mon corps s’affaiblit de jour en jour. Je sens que les forces m’abandonnent et je suis fatigué. Mon esprit n’est plus aussi vif et je peine à écrire. Et cette idée entêtante que « je ne suis pas chez moi dans le monde ». Pour la chasser, je m’échine à voir au delà des miroirs et à révéler les mystères qui se dérobent au commun des mortels.
Mon œuvre ne résistera peut-être pas au temps, la cinquantaine d’ouvrages que j’ai écrits ne sera assurément pas lue et mes enfants ne se souviendront pas d’un père qu’ils n’auront guère connu.
Mais ce n’est pas moi qui décide. Une force me pousse à écrire.
Toujours et encore.

Voir les 10 commentaires - Publié dans : IV.Je sais que tu te méfies des rêves
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Commentaires

J’ai cliqué sur cette nouvelle à cause de son titre «  je sais que tu te méfies de rêves », tout le contraire de moi j’aime rêver… il y a un moment que je n’ai pas eu le temps de te lire, je ne suis pas déçue de mon passage.

Je retiens « J’ai peur de ne pas arriver à exprimer tout ce que je veux dire, d’être rattrapé par le temps »

Bonne soirée Pat. S.Yo (vivi)

Commentaire n°1 posté par Vivi le 02/10/2009 à 21h13
Tu as bien fait de cliquer sur cette nouvelle qui compte trois parties que j'ai écrite il y a un petit moment déjà et pour laquelle j'ai une affection particulière. Il me tenait à coeur de l'écrire et j'ai adoré me glisser dans la peau d'Achim Von Arnim, un romantique allemand à la personnalité complexe !
J'espère que tu apprécieras également les deux autres parties...
Réponse de PAT DE BIGORRE le 05/10/2009 à 14h35
bonjour Patrick,
merci de nous faire partager ton érudition et les doutes de ce poète allemand nous rappelant qu'écrire n'est pas chose aisée et que la démarche d'écriture sort de l'ordinaire.
amitiés
Yannick
Commentaire n°2 posté par yannick le 01/11/2008 à 14h22
Merci Yannick pour tes commentaires toujours si importants pour moi.
Oui, écrire est être "en marge" pour reprendre le titre d'un livre de notre ami Jim Harrison...
Amitié.
PAT
Réponse de PAT DE BIGORRE le 03/11/2008 à 20h40
  Bonjour Patrick,
  Le texte est merveilleusement écrit, où les mots sont d'une grande précision pour décrire l'amour que porte l'auteur, pour les hommes, la terre et la littérature. 
  Comme Achim Von Armin, on retrouve chez toi, une sensibilité identique.
  Amicalement.                                              dédé. 
Commentaire n°3 posté par ddlaplume le 28/06/2008 à 06h31
Merci DD.
Arnim est un auteur qui mérite d'être redécouvert. Ma nouvelle est pour moi l'occasion de dire ma passion pour le romantisme allemand. et de la partager.
Amicalement,
PAT
Réponse de PAT DE BIGORRE le 30/06/2008 à 13h49
Je suis toute remuée par ce texte empli de tendresse, d'amour, de vie
Amitiés
Olga
Commentaire n°4 posté par Fauve 31 le 29/04/2008 à 17h18
Ce texte est différent de ce que tu écris d'habitude mais j'y retrouve sensibilité et une imagination intelligente si je puis dire.
Lorsque je viens te lire je sais que je ne serais pas déçue, cette fois encore tu as tenu  tes promesses.
J'ai un peu l'impression que tu parles aussi de toi, de ce qui te pousse à écrire.
Continue Pat, je veux savoir
Amicalement
Elfesaphir
Commentaire n°5 posté par elfesaphir le 16/04/2008 à 08h28

Quelle merveilleuse découverte! Il y déjà ce talent singulier que tu possèdes à nous rendre plus proche, tout en sensibilité, tout en émotions, cet auteur romantique allemand qui restait pour moi bien peu connu, à tout le moins, bien mystérieux. Il me touche beaucoup,ce fragment d'autobiographie superbement imaginée, et dans quel style!   L'existence même de cet écrivain sans doute, puisant toutes ses ressources dans la sève de la nature, si proche  (comme tout romantique qui se respecte  et au-delà des contraintes matérielles du cher domaine). Le retrait du monde des apparences avoue bien la sincérité profonde du personnage, avec toujours, cette angoisse, ce doute qui tenaille le créateur mais pour voir, comme tu le dis si bien, "au dela de soi même" et aspirer à "dire le monde" authentique et sensible, parce que plus intérieur, certainement.  Et puis, quel art du portrait, sous ta plume! Notamment pour inviter subtilement à se rappeler l'importance littéraire de Arnim, chez ces premiers romantiques, avec le compère Brentano, notamment (Das Knaben Wunderhorn... évoque toujours chez moi le beau lieder de Mahler). Merci, Patrick, pour cette très belle évocation. J'attend la suite de ces moments de songes romantiques avec la troublante Bettina!
Amitié.
Ch

Commentaire n°6 posté par Christian le 10/04/2008 à 14h33
Je suis très ému à la lecture de ce texte, c'est étonnant comme je m'y retrouve... Magnifique !
Commentaire n°7 posté par Bobby Fersen le 10/04/2008 à 12h14
Je n'ai jamais lu ce Achim von Arnim. Il m'est donc difficile d'avoir une idée de ton travail sur ce texte...
Je me sens par contre très proche en certains points de ce Monsieur...
Si proche que cela en est confondant...
Amitié
Thierry
Commentaire n°8 posté par Thierry Benquey le 10/04/2008 à 11h54
cette force qui nous pousse toujours et encore à écrire, nous la connaissons bien...
Commentaire n°9 posté par GEHBAUER le 10/04/2008 à 11h52
c'est un peu toi dans un miroir...
Commentaire n°10 posté par Hervé PIZON le 10/04/2008 à 11h49
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