Mardi 25 mars 2008
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Par PAT DE BIGORRE
« Le Misanthrope » de Molière
J’imagine vos mines renfrognées et le bâillement poli que vous dissimulez à la simple évocation de ce cher Jean-Baptiste
Poquelin.
Discours maintes fois entendus, ressassés…(et mal digérés), vous direz vous peut-être…
Molière est malheureusement associé pour certaines et certains à des souvenirs scolaires ennuyeux, à ces lectures imposées et oubliées une fois l’année écoulée.
Racine, Corneille, Molière…tous ces noms ont des relents de classicisme avarié et sont cantonnés sur les étagères poussiéreuses des bibliothèques.
Et pourtant…
Beaucoup gagneraient à relire « L’école des femmes » ou « Phèdre » plutôt que de perdre leur temps à consommer les best-sellers qu’il faut avoir lus sous peine de retard mental avéré.
Le 4 juin 1666, pour la première fois, Molière interprète le rôle d’Alceste dans « Le misanthrope », au théâtre du Palais Royal.
342 ans après, cette pièce extraordinaire, à l’ambiguïté si fascinante, est toujours actuelle par la problématique qu’elle pose : comment être soi en société, sans se trahir et sans tromper les
autres.
« Le Misanthrope ou l’atrabilaire amoureux » a été écrit par Molière en pleine affaire « Tartuffe » et les démêlés publics violents qui ont suivi. La cabale qu’il a subie, la rancœur,
l’abattement sous-tendent l’intrigue et transparaissent dans chacun des vers. Ses problèmes de santé ajoutés à l’amour orageux entre lui et Armande Béjart participent à la gravité du ton de la
pièce.
Comment résumer le sujet du « Misanthrope » en quelques phrases ? Alceste est amoureux de Célimène. Lui qui prêche la sincérité absolue, contrairement à son ami Philinte plus tempéré mais surtout
ambigu, lui, pourfendeur de l’hypocrisie, aime la courtisane assoiffée de mondanités et d’artifices. On ne fait pas mieux comme couple mal assorti.
Pendant 5 actes, il tentera de connaître l’authenticité de ses sentiments à elle et se heurtera à des murs d’incompréhension.
Des personnages gravitent autour de lui, se flattent, se déchirent et essaient de communiquer entre eux : Arsinoé, une fausse ou vrai ( ?) prude au monde intérieur dévasté ; Eliante, cousine de
Célimène éprise d’Alceste (mais celui-ci ne s’en rend pas compte) ; Acaste et Clitandre, marquis-courtisans qui rivalisent d’inventivité et de fatuité pour séduire Célimène ; Oronte, type même du
noble se croyant poète mais se découvrant surtout creux.
Dressant un portait au vitriol de la société de salon, Molière inscrit sa pièce dans le registre de la comédie de mœurs et de caractère,
s’interrogeant sur la complexité des rapports humains et posant un regard critique sur l’homme comme être social.
Les failles et les déchirures tues se devinent derrière les mots. Les souffrances sont dissimulées, jamais avouées car dangereuses et pouvant fragiliser dans un monde où règne l’apparence.
Paradoxe : fuyant ses semblables, Alceste ne peut vivre sans eux et lui qui prétend que « L’ami du genre humain n’est point du tout [son] fait », n’est jamais seul sur scène.
« Le misanthrope » est une pièce toute en ambiguïté, pétrie de contradictions, qui se joue dans un lieu-clos mais en mouvements incessants, aux jeux de miroirs perpétuels qui fragilisent et
craquèlent le vernis des masques.
Plusieurs lectures ont été faites de cette pièce, sous des angles de vue multiples (romantique, psychanalytique, marxiste, etc.) et parfois farfelues…
La richesse du « Misanthrope » est qu’elle est d’une modernité incroyable car elle s’adresse à chacun d’entre nous par les interrogations qu’elles soulèvent et auxquelles elle ne répond pas.
Dans toutes ses pièces, derrière la noirceur du rire, Molière nous renvoie à ce que nous sommes, nos petitesses, nos travers, nos idéaux, notre soif d’absolu, nos peurs…
Et ce qu’il a écrit au 17ème siècle est toujours aussi actuel aujourd’hui.
Dans le fonds, rien n’a changé.
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