Dimanche 24 février 2008
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Par Patrick FORT
VILLA ‘LAISSE DIRE’
1ère partie
Je reconstitue ce qu’il était par petites touches discrètes.
J’utilise mes souvenirs, les anecdotes entendues et mon imagination pour combler les vides. Je dresse son portrait en l’édulcorant
peut-être, en forçant le trait certainement mais toujours soucieux de m’approcher de la vérité, de la restituer et de ne pas la travestir.
Au fur et à mesure que j’écris, il se dessine, l’ébauche s’estompe et il devient vivant.
J’essaie d’abolir le temps, de saisir ce passé à bras le corps, de dépoussiérer ces photographies jaunies.
Je pars à sa recherche pour le retrouver.
Je tords le cou à la mémoire pour mieux la laisser respirer après.
Il s’appelait Jean-Marie et vivait à Toulouse, dans un petit quartier baptisé « La Fourguette », avec sa femme Maria. Il était
haut-garonnais pur souche par son ascendance familiale.
La maison qu’il avait construite était un peu bizarre. On devait se baisser pour y pénétrer car la porte d’entrée ne faisait pas plus
d’un mètre. Les fenêtres avaient des formes trapézoïdales et triangulaires. La toiture un peu curieuse.
Pour agacer ceux qui se moquaient de lui, pour faire un pied de nez à ceux qui le critiquaient et surtout, pour asseoir sa réputation
d’original, il avait baptisé sa demeure : « Villa ‘Laisse dire’ ». L’inscription réalisée avec des tessons de vaisselles incrustés
dans un losange en ciment, était accrochée sur la façade avec une chaîne en ciment. Elle défiait tous ceux qui passaient
devant.
Dans son jardin où il laissait tout pousser au petit bonheur la chance, des supports pour pots de fleurs, en plâtre et aux formes
biscornues, encadraient une girouette au sommet de laquelle trônait un vieux coq rouillé. Elle ne tournait pas et avait une vocation purement décorative.
Je ne sais pas comment ils se sont connus, Maria, sa femme et lui.
Elle était née à Vilariés, à une trentaine de kilomètres de Toulouse et dans sa famille, il y avait eu un amiral qui avait servi sous
Napoléon. Elle s’était mariée jeune, le 7 décembre 1915 et avait dû demander une dérogation pour s’unir à l’homme qu’elle aimait.
Puis était venue la Grande Guerre, « la der des ders ».
Assoiffée de sang, elle avait vidé les campagnes et les villes pour des raisons que le trois-quarts des soldats ne comprenaient pas,
laissant les familles panser leurs blessures et pleurer leurs morts.
Jean-Marie s’était retrouvé dans la Somme, à Verdun, au Chemin des Dames, à tuer des gens qu’il ne connaissait pas, à pleurer des
compagnons d’infortune sacrifiés.
J’ai retrouvé sa plaque militaire. En passant la main sur le métal froid, on devine les chiffres de son matricule.
Son clairon, conservé en l’état, a traversé le temps, plus sacré qu’une relique sainte. Encore maintenant, il m’arrive d’y souffler
dedans et j’écoute le son étrange qui s’en échappe.
Mon père me racontait que, curieux comme tout enfant, il questionnait Jean-Marie sur « ce » qu’il s’était passé. Il sortait alors de son
silence et évoquait, avec un peu de colère et de rancœur rentrée, ces tueries innommables où sur cent, seuls dix revenaient. Chair à canon sacrifiée pour des tactiques incompréhensibles,
élaborées dans le confort des salons, entre deux verres de « fine », par des généraux ambitieux et incompétents à la solde de politiciens dépassés.
L’émotion l’étreignait et les larmes voilaient son regard.
J’ai un souvenir précis en mémoire. Mon père me l’a à son tour transmis.
Dans une tranchée, assis dans la boue, au milieu des détritus, Jean-Marie profite d’une brève accalmie pour reprendre des
forces.
À sa droite, un jeune gars de Riscle. À sa gauche, un père de famille du Limousin.
Soudain, une explosion d’une sauvagerie inouïe. Des cris, de la fumée, de la terre, des râles, l’odeur de la mort.
Il reprend ses esprits, tourne la tête à gauche, à droite, pour voir ses amis. Morts et lui vivant. La vie ne tient pas à grand-chose.
Pourquoi eux et pas moi ?
J’ai vu des photos qu’il avait ramenées. Sur l’une d’elles, coincé entre les branches calcinées d’un chêne, projeté à cinq mètres du sol,
un cheval aux flancs éventrés.
Il était revenu croyant, avec une préférence certaine pour la Vierge Marie. D’avoir survécu à tant d’horreurs, il s’était dit qu’une
intervention divine avait œuvré pour le maintenir en vie. Dans son prénom, il y avait Marie et sa femme s’appelait Maria. Alors, l’explication n’était pas bien compliquée à trouver.
Les médailles qu’il recevait, il les renvoyait ou les laisser dormir au fonds des boîtes, oubliées sur une étagère dans le garage. Il ne
les sortait qu’à de rares occasions. On ne rachète pas des années perdues avec des décorations.
La deuxième guerre mondiale, il l’avait vu venir et précautionneux, avait creusé un abri dans son jardin.
Son fils qui s’était évadé du STO était recherché activement par les Allemands. Ceux-ci étaient venus frapper à sa porte. Jean-Marie pour
l’occasion avait revêtu son costume militaire sur lequel s’affichaient ses médailles. Il les avait reçu sur le perron, les défiant du regard lorsqu’il leur répondit qu’il n’avait aucune idée de
l’endroit où il pouvait être. Ce qui était faux bien sûr. Respectueux envers ceux qui avaient participé à la Grande Guerre, les soldats allemands étaient repartis sans un mot, la tête baissée.
J’imagine sa résistance silencieuse, son regard farouche et ferme, sa moustache frémissante d’indignation contenue devant l’occupant.
Patrick FORT©février 2008.
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