Samedi 11 avril 2009 6 11 /04 /Avr /2009 11:00

Par Patrick FORT

JO

La vie prend parfois un malin plaisir à s’acharner sur certains d’entre nous.
Pendant ce temps-là, les autres sont tranquilles. Elle leur fout la paix.
Quand Jo vous dit, d’un ton fatigué que : « la vie est une tartine pleine de merde et qu’on en bouffe un peu tous les jours », vous devinez qu’un silence approbateur est la seule réponse qu’il attend de vous. Pas de pitié ou de compassion dégoulinante lorsqu’il évoque les affres de son existence, cet enchaînement d’événements qui l’ont conduit « là ». Juste fermer votre gueule et l’écouter.
Sa vie a des accents de tragédie antique. Mais personne n’écrira jamais sur lui. Il s’appelle simplement Joël. Jo. Pas Oreste, Oedipe ou Philoctète.
Il aurait pu être charpentier ou maçon et reprendre l’entreprise familiale. S’assurer un avenir doré. Il a préféré entrer dans la police, une fois son service militaire achevé. Il voulait voir du pays et partir à Paris. Il y a rencontré sa femme, a eu un fils. Sa vie se déroulait tranquillement, entre rondes de nuit, dimanche paisible et « retour au pays » l’été, tel l’enfant prodigue.
Jusqu’à ce jour où. Ce jour où sa femme et son fils ont été retrouvés morts dans leur appartement. Le gaz que l’on avait « oublié » de fermer. Au village, il se murmurait que ce n’était pas « accidentel ».
Il suffit d’un événement pour briser votre vie et en modifier le cours.
Cette saloperie de hasard ? Ce putain de destin ?
On saura jamais pourquoi.
Toujours est-il que la mécanique de la descente aux enfers se met alors en branle.
Inexorablement.
Il s’est mis à boire Jo.
Pour oublier, pour ne plus culpabiliser, pour extirper ces démons qui détruisaient son cerveau. Une nuit, il est resté seul dans l’appartement, le dos appuyé contre le mur, le canon de son arme de service dans la bouche.
A se demander si appuyer sur la détente n’était pas la seule solution.
Il a bu jusqu’en s’en abrutir. Il n’allait plus travailler, restait cloîtré à descendre bouteille sur bouteille. L’alcool n’effaçait rien mais amplifiait les souvenirs. Puis, un jour, après plusieurs avertissements, il a été viré et rapatrié. Chez sa mère.
Ses amis ne l’ont pas reconnu. Un fantôme. Une épave. Une loque qui continuait à se détruire méthodiquement et silencieusement au bar du village, à se lever pendant la nuit pour vider les bouteilles que sa mère cachait dans les placards. Il n’ennuyait personne Jo. Il buvait, seul dans un coin du bar, plongé dans ses pensées, fumant cigarette sur cigarette. Silencieux. Absent. Etranger à lui-même et aux autres.
Le patron du bar refusait de le servir, alors il partait au volant de sa Renault 9 écumer les bars lourdais.
Le lendemain matin, à sept heures, il attendait l’ouverture.
Sa famille voulait l’hospitaliser mais il ne voulait pas en entendre parler. Il n’était pas malade.
Un jour pourtant, on ne lui a pas laissé d’autre choix. Direction Orthez. Cure de désintoxication.
Au bout de trois mois, il est revenu et a commandé un jus d’orange. On a trinqué avec lui en buvant de la limonade.
C’était un autre Jo, aussi bavard maintenant qu’il était silencieux avant.
 « Pat, toi qui a fait des études, tu sais qui c’est Kessel ? Je m’en doutais que tu savais…Figure-toi qu’il se faisait soigner au même endroit que moi ! »
« J’aime pas les alcoolos agressifs. Moi quand je picolais, au moins j’emmerdais personne ».
« Les gars, si vous voulez vous cuiter, évitez les mélanges, préférez les alcools blancs et ne rajoutez de trucs sucrés dedans. Parole de connaisseur ».
Parfois, il se confiait à moi, me parlait de sa vie, des blagues du médecin légiste quand il était flic, de ses rondes de nuit, de son service militaire, des petits troquets parisiens où il jouait au PMU le dimanche, de ce passé qu’il avait un peu apprivoisé.
Je le revois un 15 août, assis sur son tabouret, fixant son verre de jus d’orange. Après m’avoir salué, il a sorti de son portefeuille une photo. Un petit garçon aux cheveux bouclés, souriant timidement.
« Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Il aurait eu 18 ans. Il est beau mon fils. Non ? »

La vie, elle n’avait pas l’intention de lui foutre la paix à Jo.
Les médicaments qu’il prenait lui provoquaient des vertiges et parfois, il s’assoupissait. En cure, il avait rencontré une autre fracassée de la vie. Ils s’étaient attachés l’un à l’autre. Mais elle était mariée. Il était parti la voir en cachette dans les Landes, au volant de sa Renault 9, remonté comme une pendule et prêt à défier le mari.
Il n’y était jamais arrivé.
Sa voiture avait quitté la route et percuté un platane.
Deux semaines de coma. Cinq mois de rééducation.
« Dans mon malheur, j’ai eu de la chance. J’aurais pu y passer ».
Un après-midi, alors que nous discutions, assis sur un banc devant l’église, il m’avait glissé avoir brûlé tous les souvenirs qui le rattachaient à l’autre « salope ». Un feu purificateur pour enterrer le passé.
« T’imagine, elle n’a pas pris une seule fois de mes nouvelles pendant que j’étais à l’hosto. Rien. Même pas un coup de fil. Tu trouves pas ça dégueulasse ? ».

Je suis parti de St Pé alors je l’ai moins vu, Jo.
C’est une de ces personnes que j’ai plaisir à revoir lorsque je reviens.
Entre nous s’est instauré un code et des plaisanteries qui reviennent à chaque fois.
Quand il dit : « Comment ça va dans les Landes ? », il parle de Magali, ma compagne. Quand il s’enquiert de « Main-de-fer », il fait allusion à Emmanuel, un ami, un vrai. Il prenait parfois un malin plaisir à vous serrer la main très fort quand il vous disait bonjour et mettait, en s'excusant, cette poigne sur le compte de l'escrime qu'il pratiquait avec assiduité. « T’as pas vu Chicago ?», c’est Fred, un autre ami, qui habite à côté du seul immeuble construit à St Pé. Un immeuble de 4 étages, tenu d’une main de fer par des pépés qui jouent à la pétanque sur le parking.

La dernière fois que je l’ai croisé, il ne parvenait plus à parler, Jo.
Il buvait son café avec des glaçons.
Cette saloperie de « crabe » avait détruit ses cordes vocales avant de s’attaquer au reste.
Quand j’ai croisé son regard, j’ai compris qu’il était content de me voir. Il m’a tapoté sur l’épaule, m’a souri et m’a gratifié d’un clin d’œil. Puis, d’un pas mal assuré, il s’est dirigé vers la porte pour rentrer chez lui.
« Je vais mettre la viande dans le torchon » me disait-il quand il partait se coucher.

Première semaine de janvier 2008.
Je suis venu passer quelques jours de vacances.
Avec Magali et Fred, nous sirotons un café au bar du village.
Les parieurs du PMU, entre deux courses, sortent fumer à l’extérieur. Depuis « cette loi stupide », le cure-dent a supplanté le mégot et je ne reconnais plus les habitués. Ils ont des têtes étranges.
« Dans ce pays, tout est fait pour que les gens restent chez eux » me dit aveC regret Philippe, le patron du "Délirium", nom que porte son bar.
J’interroge Fred :
« T’as de nouvelles de Jo ?
- Tu n’es pas au courant ?
- Non.
- C’est la fin. Il n’en a plus que pour quelques jours ».
Je croise le regard de Magali et j’y lis de la tristesse.
Fred ne parle plus.
J’ai l’impression que le bar est vide.
Une rage sourde monte en moi.
J’ai envie de tout casser.
Mais cela ne servirait à rien et il n'aimerait pas ça.
Salut Jo.

Patrick FORT 2008 Tous droits réservés.
Voir les 33 commentaires - Publié dans : Jo
Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil

Premier recueil

CAGOT !
MORT POUR LA FRANCE
GRAU DE GANDIA
LE PHARE

Deuxième recueil

Couverture commande

 

LA LETTRE

LE CHENE

DEADWOOD

REMINISCENCE

VERS LE SITE DE L'EDITEUR



Derniers Commentaires

Rechercher

Référencé sur :

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés