Son nom est Ta Noc Giao mais ici tout le monde l’appelle Monsieur Joseph.
Personne n’a jamais su m’expliquer le pourquoi de ce nom.
Son âge est une intrigue. C’est bien connu, « les asiatiques font toujours plus jeunes, on a l’impression qu’ils ne vieillissent pas
».
De son passé, il n’en parle que très rarement. Il l’évoque, pudique et soucieux de ne pas déranger.
Il parle de son pays qu’il a dû fuir.
De membres de sa famille, massacrés.
De la répression.
Des boats-people.
Des pirates qui vous prenaient le peu que vous aviez.
Des garde-côtes impitoyables.
De la peur.
De la faim.
Des noyés.
Et de la France qui l’a accueilli.
Son sourire discret et son regard bienveillant vous feraient presque oublier l’horreur qu’il a vécue.
Il préfère évoquer sa collection de pierres sur laquelle il est intarissable.
On y a trouve des agates, des jaspes, des calcites, des pierres de lune, des dolomites, des quartz...Chacune a son histoire et sa seule
évocation donne lieu à de nombreuses anecdotes.
Puis sourcilleux, il évoque l’alarme qu’il a installée au cas où des voleurs s’aventureraient chez lui. La rareté de certaines pièces
pourrait attirer la convoitise.
Son appartement est devenu même un musée. Une statuette de la Sainte Vierge vous accueille à l’entrée. Il l’a vu pleurer. Certaines
religieuses italiennes s’ont même venues se recueillir. Oui mais voilà, Lourdes n’est pas loin et la concurrence est rude.
L’été, quelques touristes viennent, intrigués par les petits papiers qu’il a scotchés sur les vitrines des commerçants en guise de
publicité :
« Collection unique en France de pierres rares et précieuses. Téléphoner au 05.62….pour prendre RDV ».
Au collège où il était surveillant, tout le monde l’adorait, Monsieur Joseph.
Pendant la récréation, les enfants s’agglutinaient autour de lui. Il leur révélait des secrets incroyables, exécutait des tours de
magie qui ravissaient les plus incrédules, lisaient l’avenir en parcourant les lignes de vos mains.
Avant d’arriver en France, il avait été entraîneur de ping-pong. Ceux qui se risquaient à ne pas le croire en essuyaient les frais
lorsqu’ils osaient le défier dans ce sport.
Ses services énigmatiques, sa vitesse d’exécution phénoménale et les rires qui ponctuaient ses smashs en ont vexé plus d’un.
Mais en étude, le silence régnait. Un autre Monsieur Joseph, au masque imperturbable, surveillait les rangées de table, passant
et repassant dans les allées, les bras dans le dos, à l’affût du moindre frémissement. Il pouvait se montrer aussi sévère dans ses punitions que facétieux dans les contes qu’il inventait le
mercredi, pour rendre le sourire aux pensionnaires éloignés de leur famille.
Son imagination n’avait pas de limites pour occuper les jours de pluie.
Concours de dessins, jeux de société dont il revisitait les règles…Il distribuait aux vainqueurs des chocolatines, payées sur ses
propres deniers.
Il a parcouru les quatre coins du monde et les photos sont là pour vous le prouver. « Sauf la Russie… ça jamais !». Le Canada, les
Etats-Unis, l’Australie, l’Irlande…
Il vous glisse parfois, entre deux clichés, une confidence qui sonne comme un souhait : revenir chez lui, avant de mourir. Mais au ton
de sa voix, vous savez qu’il n’y croit pas vraiment.
Puis il se lance à nouveau dans des explications détaillées sur tel monument, telle ville et vous offre une photo de lui en guise de
souvenir.
Il adore être pris en photo, Monsieur Joseph, sa seule coquetterie. Lors des voyages scolaires, certains plaisantins, auxquels il
confiait le soin de l’immortaliser sur la pellicule, cadraient avec un malin plaisir ses pieds.
Monsieur Joseph ne voyage plus.
Sa petite retraite ne le lui permet plus.
Ses vacances, Monsieur Joseph les passe maintenant au camping de Peyrouse, à 5 km d’ici. Son emplacement est réservé d’une année sur
l’autre. Il plante sa tente, pas loin du gave de Pau, reste au milieu des touristes, du lundi au vendredi, puis rentre chez lui en vélo pour le week-end.
Il loue pour une somme modique le logement de fonction que mon père occupait, lorsqu’il travaillait au lycée comme
Intendant.
J’y ai vécu jusqu’à mes 12 ans, avec mes parents et ma sœur alors, cela est un peu bizarre pour moi.
Le lycée a fermé et monsieur Joseph est le seul à y vivre maintenant. Un peu comme s’il en était le gardien.
Chaque fois que je le croise dans la rue, il se trompe de prénom. « Bonjour, Christophe, comment vas-tu ? », « Alors, Frédéric, en
vacances ? », « À bientôt, Christian, et bonne journée ! ».
S’il disait "Patrick", je trouverais cela curieux.
Un jour, comme les autres, il partira.
Alors j’écris pour que son souvenir ne se perde pas.
Pour lui, surtout, mais aussi peut-être un peu pour moi.
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