Je suis ce que vous voyez.
Le soleil se lève sur l’Arraü.
Il caresse d’une lumière chaude et réconfortante les chênes, les châtaigniers, les sapins, les hêtres, les bouleaux de la
forêt de Trescouts.
La montagne se teinte progressivement de couleurs chatoyantes, les ombres se dissipent, dévoilant des nuances infinies,
caressant l’oeil endormi par la brume matinale.
Havre de paix pour le voyageur égaré, elle m’étourdit par sa beauté insondable et ses dégradés de couleurs aux variantes
infinies.
Je m’enracine et je hume ces odeurs de terre mouillée, ces senteurs résineuses, ce bois mort recouvert de mousse, ces
écorces et ces branches jonchant le sol au milieu des fougères rousses. Incapable de bouger, j’écoute ces mille bruits imaginés : un tapis de feuilles mortes crissant sous les pas du promeneur,
un pic-vert s’acharnant sur le tronc d’un arbre, le vent frémissant dans les branches épaisses des marronniers, tous ces chants d’oiseaux qui s’interpellent et se répondent.
Mon regard parcourt les collines à la courbe harmonieuse, gravit les pentes abruptes de Batdaü et je m’allonge,
essoufflé, dans la neige scintillante, m’émerveillant devant la splendeur de ce cirque naturel. Une buse passe au-dessus de moi, épousant le souffle du vent.
Je la suis, la perd de vue puis l’imagine volant au-dessus de l’Aouilhet, se posant sur le Pic de l’Estibète peuplé par des
isards.
Je songe à ce refuge construit par des bergers et auquel on accède
après avoir suivi un sentier rugueux et caillouteux.
Je le parcours
mentalement. Je traverse une hêtraie somptueuse au charme solennel. Une lumière, toujours douce, filtre à travers les cimes des arbres, ravit l’âme, chasse la fatigue, apaise les muscles
endoloris.
J’avale les sous-bois et parviens enfin au sommet, hagard et régénéré. Je
deviens ces murs en pierre, ces bancs en chêne, ce feu qui m’accueille dans la cheminée.
Je suis ce refuge.
Et je
m’endors à même le sol.
Calme.
Je suis ce que vous voyez.
Mon paysage mental se nourrit de la tranquillité de la Pâle, s’abreuve jusqu’à plus soif aux multiples sources du Pré du Roy, respire
l’odeur des sapins sur les escarpements des Pernes.
Je tombe dans le gave de Pau et me laisse entraîner par le courant violent. Mon corps glisse
sur l’eau, sans effort, porté par le courant. J’évite les rochers de la Cularque, contemple les sous-bois et devine le frémissement du vent dans les branches. Je me retrouve dans les remous
dangereux du Pont des Grottes. Le ciel bleu et l’eau glaciale s’unissent, fusionnent et communient. Je me réveille, sonné, sur le rivage et mon front racle les galets.
La mémoire me revient par bribes. Les souvenirs se mêlent au présent et colorent d’un ton sépia le passé.
Je suis ce que vous
voyez.
Les rues
étroites, aux murs dévorés par le lierre, d’un village du piémont Pyrénéen.
Un vieux lavoir abandonné où coule la Batmale.
Les restes d’une abbaye dont on devine l’histoire.
Un clocher qui rythme de son tocsin les journées des habitants.
Un banc à la peinture écaillée où je retrouvais mes amis.
Le bois de mon enfance dans lequel je construisais des cabanes. La place où se rassemblent toujours les anciens à l’ombre des
marronniers. Une école primaire dont une partie des locaux a été transformée en musée. Le café, lieu de rencontres, que les figures hautes en couleur ont déserté pour rejoindre un « ailleurs ».
Parfois, de je ne sais où, j’ai l’impression qu’ils nous voient.
Je suis ce que vous voyez.
Un sentier qui vous mène au sommet du Mousquès où l’on chassait les palombes avec des filets.
La Tourette qui recèle de coins secrets pour les amoureux des cèpes. Puis vous vous retournez et vous apercevez le Collège, massif et autour duquel sont agglutinées les maisons aux toits
d’ardoise. Plusieurs générations y ont poursuivi leurs études mais il a fermé et les cris des enfants emplissent encore son préau, à l’ombre des murs salies par la pluie.
Je suis ce que vous voyez.
Les mots se brisent dans ma gorge. Je n’arrive plus à parler, envahi par le paysage.
La Génie Braque et la Génie Longue qui se rejoignent au Pont du Diable après avoir
traversé la forêt du Mourle. Un champ enneigé qu’enfant je dévalais sur une luge en bois. La Dame du Montagnou, statue auprès de
laquelle plus personne ne vient se recueillir, abandonnée en haut de cette colline et surplombant la vallée.
Je suis ce que vous voyez et tout m’y ramène.
Je suis ce que vous voyez.
Fermez les yeux et vous le verrez.
Peut-être.
Patrick FORT 2008 Tous droits réservés.
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