Jeudi 18 juin 2009
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Par Patrick FORT
Découvrez un extrait de "Grau de Gandia", nouvelle
que vous pourrez découvrir dans mon futur recueil intitulé :
"Le sang des chaînes"
à paraître au mois de septembre 2009
aux Editions Le Solitaire
Grau de Gandia
(extrait)
« Région de Valence, 29 mars 1939
1.
La mer est devant nous et ne m'a jamais semblé aussi infinie.
Nous ne la traverserons pas aujourd’hui. Ni demain. Ni un autre jour.
Les bateaux ne partent plus depuis longtemps.
Devant nous, l’étendue absolue de la mer. Une prison sans murs et sans barbelés.
Derrière nous s’approche le sort terrible qui attend les vaincus.
Notre patrie est exsangue, éventrée et dépecée.
Des combats fratricides et des tueries impitoyables lui ont enlevé toute once d’humanité. La terre que nous foulons est souillée par le sang de ses enfants. Les villages ne sont plus que
des tas de ruines, des décombres où règne désormais la désolation. Il ne nous reste plus que le sel de nos larmes.
Dans la Nouvelle Espagne qui se prépare, tout le monde aura bientôt quelque chose à se reprocher : une parole malencontreuse, un regard mal interprété, une attitude ambiguë ou une ligne
de conduite jugée « subversive ». La machine impitoyable de la répression franquiste est déjà en marche.
Hitler et Mussolini peuvent être satisfaits. Notre pays leur aura permis de tester leur arsenal militaire et d’expérimenter de nouvelles approches tactiques. Maintenant qu’ils se sont
bien entraînés, ils peuvent passer à autre chose et se montrer plus ambitieux dans leur folie meurtrière.
Staline peut se frotter les mains et se réjouir de la réussite de sa stratégie pernicieuse. Tout l’or de la République repose dans ses caisses. Par la même occasion, sa prouesse aura été
de supprimer tous ses opposants et de diviser les communistes, les socialistes et les anarchistes. Il peut être fier d’avoir engendré une guerre civile dans la guerre civile.
La République vit ses dernières heures, les fascistes sont à quelques kilomètres.
Dans un mouvement de panique générale, tout le monde fuit à leur approche, en emportant juste quelques affaires rassemblées à la hâte..
La Catalogne est soumise depuis février 1939 : Barcelone a rendu hommage à Franco et le fête en libérateur. Madrid, après des années de lutte farouche, a fini par tomber dans l’escarcelle
des nacionales et, ironie du sort, sans un coup de feu ou presque, après trois ans de combats acharnés.
Nous, ultimes combattants d’une armée agonisante, petits pions abandonnés sur un échiquier géant, nous restons là, sur la jetée de ce port, à Grau de Gandia, à environ soixante
kilomètres de Valence.
Sans interruption, depuis plus d’une semaine, un déluge de feu, de bombes et de mort s’abat sur cette ville.
Vestiges de la marine républicaine, telles de grosses baleines éventrées flottent les derniers bateaux bombardés par l’aviation fasciste. De leurs carcasses, sort une fumée noire et
épaisse qui cache le bleu du ciel et nous pique les yeux et la gorge.
Nous sommes arrivés à la fin de notre périple. Résignés et attendant ce miracle qui n'arrivera jamais. J'ai cessé de croire en Dieu depuis longtemps.
Nous serons sûrement fusillés contre un mur.
Le mieux qui puisse nous arriver serait de croupir dans une geôle dans laquelle on finirait par nous oublier. Nous et nos rêves d’un monde plus juste et plus fraternel.
Nos guenilles sont nos seuls biens. Notre bardas ne contient plus que des souvenirs. Nos fusils rouillés servent de support pour marcher. Nous n’avons plus de cartouches pour les charger.
Exténués et affamés, nous traînons avec nous l’odeur poisseuse de la mort. Elle nous est devenue si familière que nous avons fini pour apprendre à vivre avec elle.
Nous n’osons plus nous regarder. Car nous le savons. Si une opportunité pour embarquer vers le Mexique ou le Chili venait à se présenter, au mieux quelques dizaines parmi nous en
profiteraient.
Compagnons d’armes hier, notre instinct de survie fait qu’aujourd’hui nous sommes devenus des rivaux en quête d'une liberté improbable.
J’ai la conviction que notre combat était juste et que nous avions raison de le mener. « No pasaran ! » signifie-t-il encore quelque chose ? J'en suis persuadé.
Pas dans ce monde à venir qui se dessine mais dans un autre à construire. Cette idée m'apaise.
Nous guettons le ciel et sursautons au moindre vrombissement. L’escadrille nationaliste et les Junkers de la légion Condor ne sont pas encore complètement repus. Mitrailler la foule qui
se masse sur la grève doit être pour l’équipage une besogne banale.
Dans leur cockpit aperçoivent-ils nos visages, croisent-ils nos regards, éprouvent-ils la moindre compassion pour nous avant de lâcher leur mitraille infernale ? Ou sans état d’âme,
appliquent-ils juste les ordres et dorment-ils après du sommeil du juste, la conscience tranquille ? Je ne le saurai jamais ».
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Publié dans : I. Grau de Gandia
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Amitiés.
Ch
Merci patrick.
A tres bientot.
Bises.
Seb
Comme une silhouette ballotée par la foule que tu décris j'ai suivi les épisodes de ce texte les yeux écarquillés, le souffle court. J'aimerais qu'il y ait une suite tant le personnage est attachant, émouvant, meurtri mais capable de s'émouvoir...
Merci de m'avoir indiqué ce lien !
(Je suis particulièrement sensible à ce que tu racontes car je suis d'origine espagnole...)
La guerre d'espagne est une période qui me fascine et m'interresse à plus d'un titre par tout ce qu'elle résume et préfigure.
J'ai beaucoup d'amis espagnols et cette communauté est très nombreuse dans les Hautes-Pyrénénées. J'ai beaucoup d'affection pour eux et je voulais leur rendre hommage à travers cette nouvelle.
Scène très imagée d'une foule, comprenant que seuls les plus rapides seront sauvés.
Les phrases portent le poids de cette tragédie, narrant des actes de courages et d'autres qui le sont moins.
Les mots sont d'une justesses et d'une force impitoyables, pour dénoncer ce drame humain.
Amitié.
dédé.
Je reprends ma lecture…
Comment exprimer ce que je ressens en lisant …, Esperanza, un prénom et un vœux.
Toujours étal à toi même dans ta façon de nous transporter et nous faire vivre chaque mot.
Bravo Pat.
merci...beaux compliments qui me vont droit au coeur et m'encourage à écrire. encore et encore.
ulysse
ulysse le 13/03/2009 à 19h14
La guerre d'espagne m'intéresse à plus d'un titre et cette nouvelle en propose une vision. Et comme tu le précises, j'évoque la nature humaine à travers ces lignes. Mais l'espoir arrive à la fin, alors...
PAT
Magnifique de beauté, de réalisme et d'émotion. Merci pour cette inspiration historique qui m'a transporté.
Le talent est là... il croît... se déploie de plus en plus...
Je ne sais si le talent est là...j'écris du mieux possible sur des sujets qui m'inspirent...
Amicalement,
PAT
Avec ces lignes on plonge sans pouvoir fuir dans la foule de ces réfugiés espagnols. C'est superbe de violence, de réalisme, de sensations malgré tout toujours humaines. Tu tiens bien le lecteur du premier au dernier mot. C'est bon! Bises Patrick
Cordialement,
PAT
Cohue humaine pour embarquer sur l'ultime cargo de la vie.
Ce texte, comme un tableau, nous montre ce mouvement brutal d'une foule. Celle-ci, dans la panique, avance aveuglément pour échapper à la cruauté nationnaliste.
Amitié.
dédé.
S.YO
Merci !!!
PAT
Grau de gandia est une nouvelle dont je suis fier et que je portais en moi depuis longtemps. je voulais écrire sur cette tragédie qu'a été la guerre d'espagne. d'y être parvenu a fait que je me sens mieux.
a bientôt.
PAT
Traquée entre une mer infranchissable et les tueurs franquistes, la foule ne peut que prier, en attendant le châtiment criminel.
Cette tragique retraite est imagée avec brio, par des phrases hurlantes de vérité et de souffrances.
Merci de rappeler l'horrible guerre fratricide d'Espagne, dont le régime responsable s'est éteint en 1975; "c'était hier".
Amitié.
dédé.
tes compliments me vont droit au coeur.
;-)
Belle éclaircie dans cette horreur!
Superbement raconté,avec toute l'horreur de cet événement!
à lire tes commentaires, je me rends bien compte que je suis dans l'incapacité de te rendre quelque chose de cet ordre là après mes propres lectures.
j'ai peu de temps pour te lire, je commence par les plus courts pour m'attacher ensuite au plus long texte qui se trouve en page d'accueil. J'aime ce que tu écris. J'aime le ryhtme et les fenêtres qui s'ouvrent et qui me laissent entrevoir des ailleurs (temps et espace). Je ne te connais pas.. tes mots sur mes propres textes me font comme un vertige bizarre car je ne suis pas technique et j'écris à la hue et dia... merci donc encore plus pour toi.
C'est là un très beau texte, Patrick, sur la tragédie de la "Retirata", ce moment si douloureux pour les Républicains espagnols en 39. Je suis sensible à l'approche que tu donnes à cette page d'histoire, restituée dans le ressort de la fiction avec beaucoup de vérité humaine, et donc d'émotion, à travers le drame d'un homme, d'un combattant pour cette liberté assassinée. Ils furent nombreux, oui, comme le narrateur, à éprouver durement dans leur chair, dans leur coeur meurtri, ces sentiments d'abandon, de sourde colère, de révolte. On parle beaucoup aujourd'hui en Espagne, à ce sujet encore sensible, d'un indispensable devoir de mémoire. Pour les survivants exilés dans le Sud-Ouest de la France et pour leurs familles (certaines de ma connaissance), voilà bien un bel hommage que tu leur rends.