Vendredi 9 novembre 2007 5 09 /11 /Nov /2007 14:30

Par Patrick FORT


- 4ème partie -


La deuxième partie du troisième jour

Les neurologues vous diront que le cerveau capte des centaines d'informations à la seconde.
Des bruits, des gestes, des odeurs, des mots, des sensations. Des centaines d'information à la seconde ! Nous n'avons pas le temps de les interpréter correctement car le cerveau n'arrive pas à suivre un rythme aussi éprouvant pour lui. Il ne peut pas les décoder toutes. Notre prise de décision s’en ressent. Parfois c'est un peu compliqué. Même très compliqué.
Je l'ai expérimenté et peux vous le certifier.
J'ai garé mon vélo et je suis donc retourné au vestiaire, pestant après moi. Le travail à la chaîne commençait à produire son effet pervers sur moi et je commençais à agir comme un automate. Mes pensées se réduisaient au minimum syndical, sans vouloir offenser ce cher Jean-Louis. J'avais du mal à me concentrer alors oublier ses clefs n’est guère surprenant quand par nature, on a déjà une fâcheuse tendance à être étourdi.
J'ai franchi discrètement le portail de l'usine, ne voulant surtout pas attirer l'attention sur moi. On ne savait jamais qu'on me demande de faire quelques heures supplémentaires. J'ai remonté l'allée et ai traversé la cour menant au vestiaire sans croiser personne. Mes clefs récupérées, je m'apprêtais à sortir, quand, de derrière la porte du vestiaire, celle qui donnait sur la chambre-froide, j'ai entendu des gémissements et des râles.
N'importe qui de sensé, n'aurait pas cherché à savoir ce qui se passait derrière cette porte, surtout après l'altercation à laquelle nous avions assistée. N'importe qui n'aurait pas demandé son reste et serait parti. Oui mais voilà, je m'appelle Jacques Gilbert et au lycée mon surnom était la fouine.
J'ai entrouvert discrètement la porte et, par l'entrebâillement, j'ai essayé de voir ce qu'il se passait dans le hangar. Ce que j'ai vu m'a littéralement cloué sur place. J'ai eu très froid d'un coup et je n'arrivais pas à détacher mon regard du spectacle qui m'était offert. Fasciné et horrifié.
Sur la gauche, à environ cinq mètres de moi, j’apercevais Lelong. Il était de dos par rapport à moi.
Un couteau à la main, imperturbable comme à son habitude, le pied posé sur la poitrine de Lelech. Le responsable des équipes 1, 2 et 3 n'avait vraiment pas l'air en bon état et une chose est sure, ce n'était pas la grippe. Le long de son bras coulait du sang. Une petite mare s'était formée. On lui avait brisé les doigts de la main droite. De sa main valide, il se touchait les côtes. Visiblement il avait très mal. J'entendais son souffle saccadé. Des cageots de poulets avaient été déversés sur lui. Un tableau terrifiant et burlesque. Je pouvais sentir cette odeur si caractéristique que dégage la peur. Celle qui vous saute à la gueule, imprègne vos vêtements et qui est reconnaissable entre mille. Une odeur forte, un mélange de transpiration et d'adrénaline. J'écarquillais les yeux. J'essayais de comprendre ce que je voyais. Mes yeux balayaient la scène de droite à gauche, de haut en bas. Mon cerveau se refusait à comprendre les tenants et les aboutissants de ce tableau terrifiant et burlesque. Lelong ricanait. L'écho qui résonnait dans l'entrepôt le rendait encore plus terrifiant qu'il ne l'était déjà. Un détail fixa mon attention. Tel le balancier d’une pendule, la main qui tenait le couteau ensanglanté, oscillait de gauche à droite. Je n'arrivais pas à bouger. Cloué sur place. Mon cerveau ne commandait plus rien. Juste à leur droite, Cambouis était étalé de tout son long. Il ne bougeait plus. Assommé ou mort ? Je ne comprenais plus rien. J'étais tétanisé.
Lelong s'est alors adressé à Lelech, d'une voix monocorde et de laquelle ne filtrait aucune once d'émotion :   
- Je ne suis pas stupide. On ne roule pas Lelong comme ça. Les deux qui ont essayé de m'avoir avant vous ne sont plus là pour vous le dire. Ils se seraient montrés persuasif. Je me suis si bien débrouillé que tout le monde a cru qu'ils s'étaient suicidés. Le premier je l'ai forcé à prendre des cachets. Très facile. Le second, il s'est pendu lui-même quand il a su que j'allais le torturer. J'ai su le convaincre qu'il n'avait pas d'autre choix. Il a choisi entre la peste et le choléra.
- Ecoute Lelong fait pas le con, a sangloté Lelech. Les poulets remplis de sachets de cocaïne, c'est Cambouis qui les a piqués. Je sais où ils les ont planqués. Je t'y amène quand tu veux. Il y avait juste dix cageots qu'on avait mis de côté hier soir. Il voulait plus de fric et comme il ne voyait rien venir, il a voulu se servir lui-même. Je lui ai dit que c'était une connerie, qu'à tous les trois, on pouvait s'arranger.. .Lelong, j'y suis pour rien merde, fais pas le con !

Lelong poursuivait, indifférent aux supplications de son ancien complice. Un vrai moulin à paroles. Il faut croire que l'odeur du sang l'inspirait.
- Ta gueule, je sais que vous piquiez des cageots depuis un petit moment tous les deux. Les choses étaient pourtant claires. Tu rentrais la coke. Nous avec Cambouis, au petit matin, nous ouvrions les poulets mis de côté et nous foutions les sachets de coke à l'intérieur. Le soir, avec ma camionnette, je sortais les cageots. Pas trop d'un coup. Des potes à moi se chargeaient de revendre la marchandise. Tout fonctionnait sans problèmes. Comme une lettre à la Poste. Mais depuis quelques temps, le nombre de cageots a diminué. J'ai eu des soupçons. Le compte y était pas. Au début j'ai pas fait gaffe. J'avais confiance en vous. Puis j'ai fini par comprendre que tous les deux vous vous foutiez de ma gueule. Un cageot par-ci, un cageot par là. Vous aviez ma confiance et vous m'avez trahi. Vous avez voulu jouer aux plus forts et vous avez perdu. Ton cirque tout à l'heure, c'était bien essayé mais je suis pas tombé dans le panneau. Le numéro du mec qui découvre qu'il manque des cageots, qui s'énerve alors que c'est lui qui les pique... Trop drôle ! Et puis, si t'as rien à te reprocher pourquoi t'as essayé de te casser tout à l'heure quand tu m’as surpris en train de régler son compte à Cambouis ?
Je commençais à comprendre. Mon cerveau se remettait à fonctionner. Les trois compères avaient organisé au sein de l'usine un petit trafic juteux. Et comme souvent, certains avaient voulu plus de fric que les autres. Et ça avait dégénéré entre eux. Rien de bien extraordinaire tout compte fait. La nature humaine dans toute sa splendeur.
Cambouis devait prendre un peu de coke tous les jours. Il goûtait la marchandise. Le vilain gourmand. J'avais trouvé la clé du mystère, l’explication à son air d'éternel ravi. Je tournais la tête à nouveau dans sa direction. Il ne bougeait toujours pas. Un court instant, j'ai cru pourtant qu'il me regardait. Mon cerveau recommençait à déconner. Lelech jouait sa dernière carte :
- S'il te plaît, calme toi j'ai rien fait ! Putain Lelong, c'est quoi ce délire ? On peut s'arranger...On liquide Cambouis et on continue tous les deux.
Pour seule réponse, Lelong lui balança une claque.
- Lelong il est pas con. Tu piges ça. C'est fini pour toi Lelech. Tu vois le chariot élévateur là-bas au fond. Je vais le démarrer et te rouler dessus. Je vais m'arranger pour qu'on croie à un accident. Mais avant pour pas que tu souffres pas trop quand l'engin te passera sur le corps, je vais t'égorger. Tu seras tellement amoché par les roues qui vont broyer ton visage que personne va te reconnaître.
Il  s'est  alors  penché  vers  lui  et  d'un  geste  sec  lui  a tranché  la  gorge. Comme  ça. Tranquillement. Sans sourciller.
Lelech a ouvert des yeux horrifiés, il a suffoqué, sa main appuyée sur sa gorge essayait d'arrêter le sang.   Puis sa tête s'est affaissé au bout d'une minute. Le sang a giclé sur le visage de Lelong qui est resté accroupi un petit moment à scruter, fasciné, les spasmes de sa victime.
Moi, j'avais des crampes et j'essayais de ne pas crier.
La suite est allée très vite et je ne m'en souviens pas précisément. Certains pans ont été effacés de ma mémoire, refoulés au fin fonds de mon inconscient.
Lelong a murmuré « le con, il s'est pissé dessus ». Il s'est redressé et les articulations de ses genoux ont craqué. Il a essuyé consciencieusement la lame de son couteau sur son pantalon. Il a grogné «à l'autre maintenant» et s'est tourné vers Cambouis. J'avais l'impression qu'il parlait d'un simple poulet.
A ce moment, Cambouis a crié « au secours ! ». J'ai compris qu'il m'avait vu et me demandait d'intervenir. Je ne pouvais prendre le luxe de tergiverser quant à la conduite à tenir.
Il fallait que j'agisse vite mais mon problème était que je ne savais vraiment pas comment m'y prendre.
Au départ, il ne faut pas oublier que j'étais juste venu pour récupérer mes clefs. Rien de plus.
J'ai alors eu l'idée ingénieuse de tenter une diversion.
Je me suis raclé bruyamment la gorge. Je sais, c'est pas fantastique mais on fait ce qu'on peut avec les moyens du bord. Lelong s'est retourné et a été surpris de me découvrir là. Je l'ai vu au mouvement de son sourcil droit. Peut-être se disait-il un de plus ou de moins. Ou alors réfléchissait-il à la façon dont il allait m'intégrer dans sa mise en scène. Il s'est avancé vers moi, visiblement contrarié.
« Hé ! Qu'est ce que tu fous là Gilbert ou alors Jacques ? Décidément j'arrive pas à me faire à ton nom ».
Il a foncé sur moi sans que je m'y attende.
Je l'ai évité instinctivement en partant vers la droite. Il a glissé et s'est redressé, me laissant ainsi quelques secondes de répit.
Je me suis mis à courir comme un débile dans ce vaste hangar. Je ne savais pas où aller et ou me cacher. Je savais juste qu'il était derrière moi.
Après le vélo, la course.
Décidément, j’avais eu une bonne idée en acceptant de venir travailler chez « Poulet d'Or ». En peu de jours, ma condition physique allait « in crescendo».
Il me poursuivait son couteau à la main, avec force gestes et moulinets. C'était un peu comme si nous courions en rond. Je l'évitais, l'esquivais comme je pouvais. Feintant mes déplacements, alternant passements de jambes, petits sauts de cabris et demi-tours hasardeux. « Tu crois que je vais aller à droite et bien non, Lelong, je pars sur la gauche. Il est trop nul ce Lelong ». Cette course-poursuite avait des faux airs de comédie-ballet. Il ne manquait plus que les tutus et Maurice Béjart nous recrutait dans sa troupe. Au bout de dix minutes, la tête me tournait et je commençais sérieusement à manquer de souffle. Je voyais clairement les limites de ma stratégie et mes chances de survivre se réduisaient comme une peau de chagrin.
En passant devant Cambouis, j’ai senti que dans peu de temps, j'allais m'écrouler. J'étais au bout du rouleau. Mon cœur battait la chamade et j'étais en nage. Mais c'est Lelong qui m'a devancé bien malgré lui. Cambouis a puisé dans le peu de force qu'il lui restait et a levé ses jambes au moment où Lelong passait devant lui. Pour lui faire un croc-en-jambe. Le contremaître a alors perdu l'équilibre. Il est parti la tête la première dans les palettes vides et s'est assommé sous la violence du choc. Il ne bougeait plus. Je me suis approché prudemment et quand j'ai été persuadé qu'il avait perdu connaissance, mes nerfs ont lâché. Et je n'ai plus eu le contrôle de mes mouvements. Je me suis rué sur lui et lui ai balancé une douzaine de coups de pieds pour exorciser la peur que j'avais eue. Je ne raisonnais. Je me suis remis à le frapper. J'ai arrêté quand j'ai été sûr qu'il ne bougeait plus. Je n'arrivais plus à respirer. Mon souffle retrouvé, je me suis senti bien. Détendu. Serein. Calmé.
Après de longues minutes de silence, Cambouis s'est alors mis à rigoler. Un rire « hénaurme » comme l'écrirait Flaubert. Je me suis alors assis à côté de lui et je me suis mis à rire aussi. Deux collégiens, heureux d'avoir joué un coup pendable à l'un de leurs professeurs.
J'ai compris qu'il avait l'épaule démise et plusieurs côtes fracturées. Il s'était battu avec Lelong après l'énorme engueulade qui avait suivi notre départ à la fin de journée. Il avait glissé et avait feint l'évanouissement. Au moment où Lelong s'apprêtait à l'égorger Lelech était entré dans la chambre-froide. En voyant ce qu'il se passait, il avait compris qu'il devait se tirer dare dare. Son essai pour prendre la poudre d'escampette s'était soldé par un cuisant échec. J'ai aidé Cambouis à se relever et nous sommes sortis tant bien que mal du bâtiment. Le froid qu'il régnait à l'extérieur m'a remis les idées en place. Nous devions agir vite et sonner l'alerte.
Nous avons prévenu la direction de ce qu'il s'était passé. Le Directeur, engoncé dans son superbe costume noir trois pièces, après nous avoir écouté distraitement, est devenu tout blanc quand il a compris, au bout de cinq minutes, l'étendue des dégâts.
Il pressentait les tracas à venir : les journalistes qui allaient revenir, les feux des projecteurs et l'enquête qui ne manquerait de s'ouvrir. Et puis surtout, plus que les morts, les mauvaises retombées publicitaires à l'horizon et la colère à venir du conseil d'administration allaient rendre sa position très inconfortable. Quand les consommateurs dégustent un poulet qui a un arrière-goût de meurtre, forcément ils ont moins d'appétit ou alors ils vont voir la concurrence. Les dividendes et les profits ne sont plus rapidement au rendez-vous. Et dans le système capitaliste, c'est plutôt ennuyeux.
En chemin, avec Cambouis, nous avions accordé nos violons pour être crédibles quant au déroulement des événements. Pour paraphraser Molière, « nous avons menti de bonne foi ».
« J'avais oublié mes clefs. Sur le chemin du vestiaire, j'avais rencontré Cambouis qui m'avait alors accompagné pour discuter des lectures que je comptais lui conseiller. Il avait envie de se cultiver et voulait que je lui prête des bouquins. Nous avions entendu du bruit dans la chambre-froide. Intrigués, nous étions entrés, avions trouvé Lelech égorgé et Lelong qui le regardait le couteau à la main. Nous avions réussi à le maîtriser tant bien que mal. Pour expliquer l'état comateux dans lequel Lelong avait été retrouvé par la police, arrivée rapidement sur les lieux, nous évoquerions l'auto-défense. Nous n'avions pas pu agir autrement. Il était déchaîné et ne voulait laisser aucun témoin. C'était lui ou nous ».
Raconter simplement la vérité ne m’est pas venue à l’esprit. Vous devez trouver mon comportement étrange. En accréditant cette version, je prenais des risques insensés. Je ne connaissais pas Cambouis et je n’avais aucune raison d’aider un petit trafiquant de drogue.  Alors pourquoi ai-je agi ainsi ? Me ranger du côté des « méchants » me donnait l’opportunité de faire un pied de nez à la bonne morale pensante.  A mon petit niveau, je luttais ainsi contre cet ordre établi qui me gonflait profondément. En quelque sorte, plus pour la beauté du geste que pour le résultat attendu.
Cambouis a été soigné sur place par le SAMU qui lui a prodigué les premiers soins. Il ne présentait aucune blessure grave. « Seulement de la casse » comme lui précisa le secouriste. Pendant dix heures, les flics nous ont cuisiné séparément.. J'ai répété la même version. Cambouis aussi. Nous avons seulement « oublié » certains détails, travesti la réalité pour éviter les questions trop gênantes Ils nous ont bien sûr joué leur numéro du « gentil flic » et du « méchant flic » mais ils n'y mettaient pas beaucoup d'entrain. Cette situation avait l'air de les fatiguer. La cocaïne n'a jamais été évoquée et n'a jamais été abordée. Cambouis m'avait dit qu'elle était planquée en lieu sûr. C’était son problème.
Une enquête a été ouverte. Tout a été manigancé pour que l'affaire soit classée vite. « Poulet d'Or » avait du verser une somme confortable au Comité d'Action Sociale de la Police ou accorder au commissaire chargé de l'enquête des promotions à vie sur les poulets. Avec Cambouis, nous avons eu droit à la une des journaux. Nous étions « deux héros qui avaient maîtrisé, au péril de nos vies, un meurtrier sanguinaire ». La version officielle était que « Lelong voulait la place de Lelech et que dans un coup de sang il l'avait tué ». Il n'a jamais pu dire le contraire. Il avait sombré dans le coma. Au bout de quinze jours, sa famille avait demandé aux médecins de débrancher tout l'appareillage qui le maintenait en vie artificiellement. J’ai été soulagé de l’apprendre.
Je n'ai jamais questionné Cambouis sur ce trafic de drogue.
Je savais juste que les emballages portant des étiquettes avec des dates de consommation périmée leur servaient à repérer les poulets choisis pour être farcis de sachets de cocaïne. Cambouis les préparait pendant ses heures de travail et les stockaient dans des cageots à part dans la remise. Avec Lelong, une fois tout le monde parti, ils passaient aux choses sérieuses. Ils écoulaient leur stock. Lelech l'avait planqué sous une dalle toujours dans la remise. Une fois le travail accompli, ils chargeaient la camionnette et Lelong partait livrer sa marchandise. A l'extérieur, s'il avait été surpris avec la cargaison de poulets, il avait trouvé une parade.               « Poulet d'Or » dans sa mansuétude les offrait aux Restos du Cœur qui acceptaient les denrées passées d'un jour.
Bref, je m'en contrefoutais. C'était son problème pas le mien. Je voulais juste retrouver une vie normale : mon cher RMI, l'amour inavoué que j'éprouvais pour Sabrina Lamure et surtout mes livres. Je voulais juste oublier « Poulet d'Or ». Effacer ses quelques jours de ma mémoire. Ne plus jamais y penser et ne plus jamais y revenir. La bestialité dont j'avais fait preuve envers Lelong me tourmentait également. Je découvrais avec horreur et inquiétude, cette face obscure de ma personnalité que la peur seule ne pouvait expliquer totalement.

Un mois après ces événements, Cambouis m'a invité chez lui pour me remercier de lui avoir sauvé la vie et pour m’être tu. Il a insisté longuement car je n'en avais pas très envie. Je déprimais un peu et n'arrivais pas encore à exorciser tout ce qu'il s'était passé. Je voyais des poulets partout à longueur de journée. J'étais devenu « pouletophobe ». Je dormais mal, n'osais plus sortir de chez moi et surtout ne lisait plus. Ce qui chez Jacques Gilbert est plutôt mauvais signe. Et en plus, Sabrina Lamure n’avait pris de mes nouvelles qu’une seule fois et j’étais déçu par son peu d’admiration face à l’exploit retentissant que j’avais accompli.
La mère de Cambouis avait préparé une spécialité africaine que je ne connaissais pas. Du Yassa. Je lui ai demandé les ingrédients avant de passer à table. Plus par politesse que par curiosité. Ravie par mon intérêt, sentencieuse et mystérieuse, elle m'a répondu : « des oignons, du piment frais, de d'huile d'arachide, des citrons verts, du sel, du poivre, du thym, du laurier ». Puis elle a rajouté d'un ton espiègle : « et...surtout un beau poulet ! ».
Toute la famille m'a regardé d'abord en pouffant discrètement. Pas très longtemps car ils sont partis ensuite d'un énorme éclat de rire. Je les ai rejoint tout en me demandant si j'étais victime d'une mauvaise farce.

FIN

Patrick FORT 2007© Tous droits réservés.


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