Dimanche 11 novembre 2007 7 11 /11 /Nov /2007 10:00

Par Patrick FORT


- 2ème partie –
  
Le Grand Jour est enfin arrivé

Me voici devant le portail de l'usine agro-alimentaire « Poulet d'Or », dans la zone industrielle paloise. Droit dans mes bottes mais surtout vacillant pour de multiples raisons.
Il est 6 heures du matin. Les yeux encore engorgés de sommeil, j'ai du mal à marcher. J'ai mal aux jambes, mes mollets sont douloureux. Je me suis levé à 5 heures! Je suis d'une humeur exécrable. Dire que je pourrais être encore dans mon lit, bien au chaud. Je suis vraiment un abruti.
Je viens de me cogner cinq kilomètres en vélo. Je n'aime pas les côtes. Je hais les côtes ! J'attache mon vélo à l'un des emplacements prévus à cet effet. Il ne manquerait plus qu'on me le vole et que je rentre à pied.
En parcourant les deux cent mètres qui mènent à l'accueil, je souffle dans mes mains engourdies pour les réchauffer. Parce qu'en plus, il fait froid. Pourquoi ai-je accepté ?
Les néons des lampadaires qui bordent l'allée clignotent bizarrement. Des hangars massifs se détachent de l'obscurité par intermittence. Au fur et à mesure que j'avance, des sons étouffés, des voix, des bruits de machine me parviennent des bâtiments. Je ne parviens pas à dissocier tous ces bruits les uns des autres. Mon cerveau n'arrive pas à traiter correctement toutes ces informations qui m'agressent. Je suis dans un état de stress que vous n'imaginez pas.
Je me replonge dans le passé. Il y a 4 ans environ, l'usine « Poulet d'Or » avait défrayé la chronique des faits divers.
Deux suicides en un mois, dans une même usine, forcément ça fait désordre. C'est le genre de publicité dont les grands pontes de l'industrie agro alimentaire se passent volontiers.
Le harcèlement moral, les conditions de travail déplorables, le rendement infernal avaient été évoqués. L'enquête officielle avait rapidement dégagé « Poulet d'Or » de toute responsabilité, aidée à coup sûr par des tractations souterraines.
L'affaire avait été enterrée sous une chape de silence. Les familles indemnisées avec des beaux chèques.
Puis, comme le chœur antique dans les tragédies de Sophocle, la « vox popula » avait donné son avis éclairé sur la question, à coup de formules lapidaires :
« Un malheureux concours de circonstances ». « On ne les fera pas revenir, alors la vie doit continuer malgré tout ». « C'est triste mais c'est comme ça ». « La faute à pas de chance ».
Surtout pour les deux malheureux. Leurs vies avaient été disséquées et jetées en pâture à une foule avide : problèmes conjugaux, précarité, endettement et tout le tralala. Un beau jour, les médias, rassasiés, s'étaient détournés de cette sale affaire. Leur curiosité malsaine était satisfaite. En route pour des nouvelles aventures.
Vivants, les deux victimes n'avaient jamais intéressé grand monde. Morts, on les avait vite oubliées.
Plus j'y pensais, plus je commençais à douter sérieusement de l'opportunité réelle de ma présence en ces lieux. Mes intestins se nouaient, mes tempes bourdonnaient, je voulais faire demi-tour. Il n'était pas encore trop tard peut-être. J'avais eu une grosse crise de rhumatismes et...
La porte de l'accueil s'est alors ouverte brusquement et a mis fin à mes interrogations.
Dans l'encadrement, les bras croisés, se tenait Monsieur Lelech.
Il m'observait avec attention. Comme un maquignon regarde d'un air méfiant la vache qu'on veut lui vendre et reste persuadé qu'on veut le tromper sur la marchandise.
André Lelech n'avait pas été gâté par la Nature : une tête de bouledogue hargneux posée sur 160 cm de graisse. Dans les 50 ans. Il semblait compenser sa petite taille par un regard agressif et un sourire sardonique. Mais ce qui surprenait surtout, c'était sa petite voix aiguë qui ne collait pas avec son enveloppe corporelle.
- « Bonjour, je suis Monsieur André Lelech, le responsable des équipes 1, 2 et 3. C'est vous le petit nouveau que nous envoie le service social ? dit-il en ricanant. J'espère que ce ne sera pas trop dur de vous remettre à travailler. Monsieur en a perdu l'habitude peut-être.
Je n'ai pas osé lui dire que je ne l'avais jamais trop eu. Je ne voulais pas casser l'ambiance à peine arrivé. En comptant large, j'avais du cotiser 10 trimestres à tout casser. J'ai préféré hocher la tête en maugréant. Il n'a visiblement pas apprécié mon inaptitude matinale à la communication.
- « Ici, on répond à mes questions par « oui » ou par « non ». Si c'était moi qui m'occupais du recrutement, vous ne seriez pas là. Autant mettre les choses au point tout de suite avec vous. On n'a besoin de personne en ce moment. Je préfère vous le dire tout de suite. Il n'y a pas assez de boulot. Oui mais voilà, il se trouve que notre directeur a la fibre sociale en ce moment. Il tend la main vers les cas sociaux « pour leur offrir une seconde chance ». On en pleurerait presque. Votre nom et votre prénom, c'est quoi déjà?
-Jacques Gilbert.
-Jacques Gilbert qui ?
-Euh, ben, Jacques Gilbert tout court...
-Jacques Gilbert, Monsieur Lelech ! C'est comme ça que ça marche ici ! C'est pas bien compliqué...Vous avez compris ?
-Oui !
-Oui qui ? Mais vous le faîtes exprès ou quoi ?
-Oui, Monsieur Lelech...enfin non, Monsieur Lelech...je ne le fais pas exprès...c'est juste que...enfin, pardonnez-moi...c'est à dire que...
-Allez, filez dans votre vestiaire. On n'a déjà assez perdu de temps. C'est le premier bâtiment sur votre gauche, à 50 mètres. Votre chef d'équipe va vous filer votre tenue et vous expliquer comment on bosse ici. Dans deux heures, je viens vous voir. J'espère que ça tournera bien parce que sinon... »
-Sinon quoi ? lui ai-je rétorqué en le défiant du regard. Il commençait à me taper sur les nerfs. Certaines personnes vous semblent antipathiques d'emblée et ont le don de vous agacer rapidement.
Il a été surpris et a marqué un petit temps d'arrêt. Il ne s'y attendait pas. Le bras, qui me montrait un entrepôt lugubre, est resté dans cette position initiale quelques secondes.
Il s'est alors approché de moi à pas feutrés, comme un dompteur qui jauge un lion avant d'entrer dans la cage. Il s'est dressé sur la pointe des pieds et m'a chuchoté à l'oreille :
- « Ici, le chef c'est moi. Vous me respectez et je vous respecte. Allez, circulez. Au boulot maintenant. »
Je devais rester ici 14 jours. Étant donné que chaque journée comporte 7 heures de travail, j'allais donc devoir travailler 98 heures. J'étais là depuis 5 minutes.
Si je comptais bien, il ne me restait plus que 97 heures et 55 minutes à effectuer chez « Poulet d'Or ».
J'essaie toujours de rester positif quelles que soient les circonstances.

J'ai comme eu l'impression que je n'étais pas le bienvenue en rentrant dans le vestiaire. Certains regards ne trompent pas. Et cette ambiance si particulière que l'on ressent tout de suite. Ou alors était-ce ma paranoïa qui revenait au galop ? Mes collègues me dévisageaient de la tête aux pieds et je n'ai même pas eu droit aux présentations. Je n'étais pas un invité de marque mais je m'attendais quand même à un peu plus d'égard de leur part. Je ne leur en ai rien dit.

J'ai vite compris qu'ici on ne traînait pas. J'ai été équipé en un temps record. Le chef d'équipe Robert Lelong, un gaillard taciturne d'une quarantaine d'années, m'a tendu en grognant une blouse blanche, un masque, une paire de gants en latex, une charlotte et des chaussures antidérapantes. Tout le monde me détaillait de la tête aux pieds et j'ai paniqué. J'ai d'abord commencé par enfiler mes gants. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de vous mettre une charlotte sur la tête avec des gants en latex. C'est loin d'être évident et pas très pratique. Dans la pièce, cinq paires d'yeux me dévisageaient comme si j'étais le simplet du village. J'ai connu un grand moment de solitude.
J'ai repris tout à zéro. Je devais avoir un look magnifique une fois déguisé. Le badge, attaché sur ma blouse par une épingle à nourrice, portait la mention « Equipe 3C ». Nous sommes sortis du vestiaire par une porte qui donnait directement sur ce que tout le monde appelait la « chambre-froide ». Tout un programme.
C'était un hangar métallique d'une vingtaine de mètres de long et d'une dizaine mètres de large, aux murs hauts et dans lequel régnait un semblant d'ordre. Des palettes étaient posées un peu partout et des tas de cageots s'entassaient dans tous les coins et recoins. Au milieu se dressaient une douzaine de tables posées sur des tréteaux. Trois chariots élévateurs imposants étaient garés côte à côte A leur droite, une petite porte donnait sur la remise. Au fonds du bâtiment, une porte coulissante vous amenait vers les quais où les marchandises étaient chargées dans des camions estampillés du logo « Poulet d'Or ». Celui-ci représentait un poulet à l'air ravi, picorant du maïs au milieu des champs. Le designer avait du se donner un mal fou pour trouver une idée aussi originale.
Robert Lelong m'a expliqué en quoi mon travail allait consister. Un pur moment de poésie. Lamartine en aurait eu les larmes aux yeux.
- « C'est pas compliqué. T'as des poulets qui sont dans des cageots, à ta droite. T'en prends un et tu l'emballes. Puis tu le pèses sur la balance, t'appuies sur le bouton vert et t'as une étiquette qui sort. Tu mets l'étiquette sur l'emballage. Puis tu reposes le paquet dans le cageot vide à ta gauche. Quand t'as emballé tous les poulets, tu poses le cageot rempli de poulets sur la palette, derrière toi. A dix heures, c'est la pause. Trente minutes. Dix heures et demi, on reprend. A une heure et demi, ta journée est finie. Le but, c'est de remplir 10 cageots de 6 poulets par heure. 40 cageots en quatre heures pour résumer. Donc en 7 heures, tu dois à arriver à 70 cageots. Ce qui fait 420 poulets par jour. Au minimum. Des questions ? »
Je n'ai pas tout saisi du premier coup mais j'étais impressionné par son aptitude au calcul mental. Je voulais lui demander depuis combien de temps il travaillait là, combien de milliers de milliers de poulets il avait bien pu emballer, s'il arrivait toujours à en manger ou s'il en était écœuré à vie. Peut-être était-il devenu végétarien ? Docile, j'ai juste acquiescé pour montrer ma bonne volonté.
Je me suis dirigé vers ma table et me suis mis au travail. Les autres avaient déjà commencé. Ne jamais perdre une minute est la règle d'or.
J'ai eu du mal à m'habituer au froid. Je me retenais pour ne pas pleurer de rire ou de tristesse. C'est comme si j'étais spectateur de moi-même et que je m'observais, un sourire aux lèvres, émerveillé devant la cocasserie de la situation. « Au théâtre ce soir, Jacques Gilbert au milieu des poulets ! ».
Rien que l'idée aurait réussi à dérider Buster Keaton.

Au début, j'ai un peu pédalé dans la semoule. Quand je suis stressé, mon cerveau a du mal à donner la marche à suivre et mes mouvements manquent vite de coordination.
Je me suis trompé de sens dans l'emballage, le poulets me glissaient des mains et je n'arrivais pas à coller les étiquettes correctement. Clou du spectacle, quand j'ai eu terminé mon premier cageot, au moment d'aller déposer fièrement mon offrande sur la palette, j'ai glissé et je me suis vautré au milieu du hangar. Dans le regard de mes collègues, j'ai lu de la compassion, de l'étonnement et surtout du mépris. J'observais du coin de l'œil mes collègues qui s'acquittaient de leur tache, mécaniquement. Ils ne parlaient pas. Concentrés sur leurs gestes, perdus au milieu de leurs pensées. Ils ressemblaient à des automates ou aux lapins des piles Duracel. Ils ne s'arrêtaient jamais. Sur le coup de 8 heures, la porte s'est ouverte brusquement. Monsieur Lelech a fait une entrée fracassante. Aux aguets, rougeaud, il tournait autour de nous, observant nos moindres faits et gestes. Il était à l'affût de la moindre erreur, celle qui lui permettrait d'asseoir son statut de chef, celle qui lui permettrait de nous engueuler.
Je sentis son haleine nauséabonde, mélange d'ail et de vinasse. Il était à côté de moi. Ravi. En deux heures de temps, j'avais vidé seulement 4 cageots. J'en avais 16 de retard. J'attendais la suite avec une impatience non dissimulée. Monsieur Lelech ne me déçut pas :
- « Vous vous croyez où ici ? Au Club Med, peut-être ? N'oubliez pas Gilbert ou alors Jacques : ici, on n'aime pas les fainéants. Vraiment pas. On bosse. Compris ? A la pause, je reviens voir si vous avez compris le message. Et Lelong, tu lui as pas bien tout expliqué ou quoi ? »
J'ai tourné la tête vers mon chef d'équipe. Il ne faisait aucun doute qu'ils n'étaient jamais partis en vacances ensemble. Je l'ai compris aux regards assassins qu'ils se jetaient. Un concentré de ressentiments qui ne devaient pas dater d'aujourd'hui. La température de la chambre-froide ne devait pas lui convenir. Aussi, Monsieur Lelech ne s'est pas éternisé plus que ça. Jusqu'à la pose, j'ai accéléré la cadence comme si j'avais voulu en agissant ainsi accélérer le temps que je devais passer ici. Ce cher Corneille a écrit que « Le temps est un grand maître, il règle bien des choses ». J'espérais que ce grand maître me ferait sortir d'ici et vite. Si un bon génie s'était présenté, mon vœu aurait été de vieillir de deux semaines.
A dix heures, j'en étais à 39 cageots. A un cageot du bonheur. J'étais plutôt fier de moi.
La pause m'a permis de connaître un peu mieux les quatre autres personnes avec lesquelles je travaillais. Je les ai suivies jusqu'à la salle de pause. Une pièce de trente mètres carrés aux murs laiteux. Au milieu de la pièce, pour tout ameublement une table en formicas et une douzaine de chaises dépareillées. Un architecte d'intérieur n'avait pas été appelé pour donner une touche conviviale à l’ensemble. Dans l'angle de la pièce, sur une armoire en pin, la cafetière ronronnait.
Une première collègue, une petite femme rondouillarde à l'air bon enfant, s'approcha :
« Salut, moi c'est Gisèle. On n'a pas eu le temps de te dire bienvenue. Et puis tu sais, ici, on est toujours un peu tendu. Je bosse dans cette usine depuis 20 ans. Six mois de travail saisonnier puis 6 mois de galère : chômage, missions d'Intérim, travail au noir. Voilà à quoi ressemble ma vie. Je suis l'ancêtre de l'équipe en quelque sorte. Dans deux ans, si on m'a pas licencié auparavant, je suis à la retraite. Enfin au minimum vieillesse, plutôt. »
A ses côtés, Nadine, ma deuxième collègue, une fille frêle à tête de moineau, me sourit timidement et murmura un petit « bonjour ».
La salle se remplissait petit à petit. Les gens se saluaient entre eux, parlaient du temps, de l'émission qu'ils avaient vu la veille à la télé, de leurs problèmes du moment :
« Ma voiture est en panne. Comment est-ce que je vais payer les réparations moi ? Non mais tu te rends compte ! Surtout en ce moment. Déjà que j'ai du mal à payer les factures ».
« Mon ex me gonfle. Il voudrait qu'on se remette ensemble. Il me dit qu'il a changé, qu'il boit plus, qu'il m'aime toujours. Qu'est-ce que tu ferais toi ? »
« Les Marseillais, c'est des brèles. T'as vu leur dernier match ? Prendre 3-0 contre les Toulousains ! Je te le dis moi, ces footballeurs y sont trop payés ! »
D'autres buvaient leur café silencieusement. Petit à petit, ils reprenaient pied dans la réalité après 4 heures de travail sans interruption.
Mon troisième collègue, un homme aux cheveux poivre-sel et au visage émacié me tendit une main moite :
- « Bonjour. Je m'appelle Jean-Louis. Je suis le délégué du personnel. Si t'as besoin un jour de quoi que ce soit, n'hésite pas. Je sais pas si t'es ici pour longtemps mais il est important, dans tous les cas, de se syndiquer pour que nos droits soient bien défendus. Si ça t'intéresse, je tiens une permanence, tous les jours à 14 heures. Plus on sera nombreux, plus on sera forts. Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas ici. Et c'est pas avec Sarkozy que ça s'arranger. Le code du travail va être saccagé au profit du patronat qui se fout de nous, pauvres travailleurs. Et tant que des mecs comme Lelech seront en poste, rien ne changera, dit-il en haussant soudainement le ton. Toujours méprisant, toujours à chercher la petite bête. Jamais content et à nous mettre la pression en permanence.
A l'évocation de ce nom, un silence de plomb et un certain malaise tombèrent sur la salle. Pendant une dizaine de secondes qui semblèrent une éternité. Puis, les discussions reprirent, comme si de rien n'était.
- Merci, Jean-Louis, mais je ne suis là que pour quinze jours. Alors tu sais, pour moi, la lutte finale attendra. Et puis, j'aime pas les gens qui ont les mains moites, ai-je failli rajouter.
- Tous pareils. Vous êtes des individualistes de merde. Après, faudra pas venir pleurer car il sera trop tard pour revenir en arrière ».
Il a haussé les épaules et s'est éloigné pour saluer un autre type qui venait de rentrer dans la pièce.
Gisèle s'est approchée de moi et m'a dit doucement :
- Si j'ai un conseil à te donner, fais gaffe à Lelech. Il fait la pluie et le beau temps ici. Fais juste ton boulot et il te foutra la paix.

Un black regardait dans ma direction, le sourire aux lèvres, depuis un petit moment. Il faisait partie de l'équipe « 3C » et j'avais remarqué, pendant notre travail que ce grand type d'une trentaine d'années, aux dreadlocks qui lui descendaient jusqu'aux épaules, avait un air ravi. En effet, il avait souri pendant près de 4 heures et il continuait toujours. Candide s'étant égaré dans l'usine « Poulet d'Or » qui a défaut de cultiver son jardin emballait des poulets. Avec ses joues gonflées, il ressemblait à un hamster qui mastique du foin à longueur de journée. Peut-être souffrait-il d'une malformation de la mâchoire. Ou alors, après tout, était-il tout simplement content d'être ici. Ou bien il était tout simplement demeuré. Petit, il avait peut-être été victime d'un accident de poussette, comme on dit. Autre solution, il avait fait sienne la doctrine du Dalaï Lama qui vous permet de trouver la plénitude en toutes circonstances. Bref, un type qui sourit tout le temps, moi, Jacques Gilbert, je trouve ça très intriguant. Je me suis approché de lui pour essayer de percer le mystère :
- Bonjour. Moi, c'est Jacques Gilbert. Ça va ?
- Bonjour man. Moi, c'est Kandioura Kombouare. Mais ici on m'appelle « Cambouis ». C'est plus facile à prononcer. Puis il s'est tu et a continué à sourire.
Comme il ne disait toujours rien, je lui ai carrément posé la question. Avec sa tête d'éternel ravi, il m'agaçait.
- Excuse-moi mais je peux te poser une question ? Pourquoi tu souris tout le temps ?
Il a hoché la tête, un peu surpris par mon ton et m'a répondu d'une voix très calme :
- Cool mec. Du calme. Je souris parce que le grand Jour va arriver. Le monde va changer. Les ténèbres vont disparaître pour toujours. Une nouvelle ère de bonheur va se lever pour le bien-être de l'humanité. La paix et l'amour sont en marche ».

Je n'ai pas eu le temps de le questionner davantage. La demi-heure de pause était déjà terminée. La sonnerie était là pour nous le rappeler. J'étais tombé sur le timbré de service. Pour me donner du courage, je me suis dit qu'il ne me restait plus que 94 heures de travail.
Le reste de la journée s'est déroulé entre poulets non élevés en plein air, étiquettes qui collaient mal, cageots couverts d'échardes, visites à l'improviste de l'inénarrable monsieur Lelech....Et pendant ces trois heures qui me semblaient à rallonge, Cambouis continuait à sourire, Jean-Louis tirait la gueule, Nadine ne disait rien, Gisèle soupirait et Lelong semblait ailleurs. Un casting formidable.
En sortant, nous avons croisé l'équipe qui venait prendre le relais. Ils faisaient la gueule. J'ai balancé ma tenue dans mon casier, dit « au revoir » et à 13 heures 37 minutes, je suis sorti de l'usine en courant comme un débile. Comme si je m'échappais de l'enfer imaginé par l'esprit tourmenté de Dante Alghieri. Je n'ai jamais pédalé aussi vite de ma vie pour rentrer chez moi.
J'ai « envoyé du gros » comme on dit dans le jargon cycliste.
Quand, j'ai ouvert la porte de mon appartement, je suis parti directement dans ma chambre et je me suis effondré, exténué, sur mon lit. J'ai dormi jusqu'à la fin de l'après-midi. J'ai rêvé de cageots géants et de poulets décapités qui me poursuivaient en hurlant. Ils étaient encouragés par un Monsieur Lelech démoniaque et une Sabrina Lamure, véritable furie aux yeux injectés de sang. Ils fondaient sur moi mais j'étais bloqué par des murs de palettes, incapable d'avancer. Je me suis réveillé en sueur. Pas besoin d'avoir lu Sigmund Freud pour interpréter mon cauchemar.
Je n'ai pas su quoi faire de ma journée. Je n'arrivais pas à lire. Je n'avais envie de rien. Je ruminais, cherchant à trouver comment m'en sortir. La copie conforme du penseur de Rodin. En plus crétin. Ma seule certitude était que je n'allais pas tenir treize jours de plus.

Patrick FORT 2007 © Tous droits réservés

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