Lundi 12 novembre 2007
1
12
/11
/Nov
/2007
07:08
Par Patrick FORT
Dans la rue, j’ai continué à courir comme un dératé sans trop savoir quelle direction prendre. L’adrénaline est un super carburant aux
vertus inestimables. Mes poumons me brûlaient, mon coeur allait exploser, ma gorge était sèche comme le désert des Tartares. Ils me poursuivaient et je les entendais gueuler derrière moi. Une
chose est sûre : ils n'avaientt aucun point commun avec les membres actifs du cercle des poètes disparus :
« Magnez vous bande de gros nases, il se barre !
- Pourquoi vous vous l’avez laissé sortir, bordel !
- Abélard, t’es trop con ! Un conseil : demain faudra te trouver un autre boulot !
- C’est bon ! T’en as jamais fait de conneries toi, peut-être !
- Vos gueules ! Courez ! Il ne faut surtout le laisser filer.
»
Tout en prenant à droite au bout de la rue, je me
suis surpris à penser qu’il avait un prénom inadapté à ce type d’emploi.
Dans l’obscurité, il est difficile de courir au milieu d’un chantier.
Contourner les agglos posés en plein milieu du chemin, les lattes, les bidons, la ferraille est un
exercice délicat.
Ne pas se cogner aux poutrelles
assassines oubliées sur les murs n’est pas une sinécure.
Éviter de s’enfoncer des clous dans les pieds est conseillé.
Ne pas tomber dans les fouilles est vivement recommandé.
Comme écarter les ronces car tout n’a pas été débroussaillé et que ça pique.
Sauter par dessus les tas de briques, les caisses, les palettes est
fatiguant à la longue mais très important pour la suite.
Bref un parcours du combattant. Surtout quand on n’est pas un sportif et que l’on a pas eu le temps d’enfiler son survêtement.
C’est en voulant aller me planquer derrière un tas de planches que je
n’ai pas vu le trou béant qui m’attendait. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé au fonds de ce fossé. Le visage en sueur et griffé, la jambe fracturée, les mains écorchées mais tenant
fermement ce putain de livre. Au fonds d’un trou au sens propre comme au figuré. Tout s’était accéléré en quelques heures. J’essayais en vain de comprendre.
Je n’avais qu’une certitude : ma dernière heure était arrivée. La fin
du parcours. On dit que lors des derniers instants, tous les moments de son existence défilent. Moi, je ne voyais rien. J’avais peur. La Grande Faucheuse s'était déjà mise en route. S'il y
en a bien une qui n'a pas de soucis à avoir quant à son avenir professionnel, c'est bien elle.
Je pensais à Heidegger qui écrivait que « l’homme, être des lointains, est un être pour la mort. Il est le seul animal qui sait qu’il va
mourir ». Je reconnais qu’il peut vous paraître étrange qu’à ce moment là, je pensais à Heidegger. Beaucoup de choses ne s’expliquent pas. Quatre brutes allaient me descendre, ce n’était qu’une
affaire de quelques minutes et moi, Jacques Gilbert, je pensais à Heidegger ! Je me demandais si j’allais-je avoir mal ? Comment se débarrasserait-on de mon corps après ? J’en avais presque
oublié ce satané paquet. Pour que l’on veuille m’éliminer, il devait être éminemment important. Ironie du sort, j’allais crever au fonds de ce trou pour un bouquin que je n’avais même pas lu. Je
ne savais pas ce qu’il contenait. Je m’en foutais d’ailleurs. Il faisait noir et je n’y voyais rien. J’étais pris dans une tenaille. Le piège se refermait sur moi.
Pour me remonter le moral, j’avais l’intention de réussir ma fin à
défaut d’en avoir rater le début et surtout le milieu. J’attendais la mort comme Cicéron a tendu le cou à ses bourreaux. Noble et résigné. Sauf que je m'étais pissé dessus.
Je suis incapable de vous dire quel laps de temps s’est écoulé entre le moment où je
suis tombé et l’instant où la lumière d’une torche a éclairé le fonds du trou. J’entendis du bruit. Des voix. J’étais dans un état second. Déjà mort.
« On le tient les gars. Alors, Monsieur Jacques… ou Monsieur Gilbert,
comment ça va ?
- La petite promenade
de santé est terminée.
- C'est plus de mon
âge tout ça ! Il nous a fait courir l’intello.
-
Mais ce qu’il a pas l’air bien du tout, le monsieur, là au fonds de son trou. Oh, t’as vu, il est tout sale.
- Abélard, arrête tes conneries et ferme-là. On a un boulot à terminer et je suis crevé.
Appelle les deux autres pour leur dire qu’on a trouvé notre client. Ils peuvent rentrer chez eux. J’avertis Monsieur Montaigu. On récupère le bouquin, on le liquide et on se
tire.
Quelques secondes s’écoulèrent. Vite que ça arrive. Lorsque l’on va mourir, le plus dur
c’est d’attendre. Personne n’est revenu pour nous le dire mais j’en suis à peu près persuadé.
Je ne sais pas pourquoi mais je me suis souvenu de mes années d’enfant de chœur. Et de cette imprécation solennelle, « ET CUM SPIRITU TUO », que les
paroissiens prononçaient à la fin de la messe, avant de regagner leurs foyers.
" Monsieur de Montaigu, c’est moi, Régis Colbert. Il est devant nous, on l’a trouvé, il est tombé dans un fossé… Non, il est mal en point mais
vivant. Le livre ? Il l’a toujours. Non, il n’a pas l’air abîmé, du moins je crois. Vous arrivez tout de suite et vous voulez que l’on sorte monsieur Jacques ou monsieur Gilbert… Non, non... il
est tout seul, c'est juste que je ne me souviens pas de son nom ! Bien sûr, Monsieur de Montaigu ! Pas de problèmes ! "
Ils me tendirent une corde. Je ne sais pas pourquoi, je l’ai saisie. Comme l'agneau qui
va naïvement vers le boucher pour être égorgé. Après avoir couru le marathon version chantier en construction, je me découvrais des aptitudes pour l’escalade. Avec ma jambe fracturée et le livre
dans la poche de mon blouson, je mis dix minutes pour remonter. Une gifle m’attendait en guise de bienvenue. Elle fut suivie d’un coup de poing. Mon nez devait sûrement être cassé. Mais quelle
importance. Je gisais par terre. Je fus fouillé sans ménagement. Un coup de pied dans les côtes en guise de remerciement pour ma coopération. Résigné, j’attendais la suite.
Derrière moi, des bruits de pas résonnèrent. La nuit accroît les
moindres bruits, les plus imperceptibles frémissements. Deux coups de feu retentirent. Je fermais les yeux, attendant que les balles pénètrent dans ma chair tuméfiée. Deux corps tombèrent
lourdement à ma droite et à ma gauche. Abelard et Régis expédiés vers d’autres horizons. En quelques secondes, nos destinées s’étaient inversées. La surprise se lisaient encore dans leurs yeux.
Un filet de sang coulait à la commissure de leurs lèvres. Ma tête me lançait. J’avais mal. J'avais froid. Je vivais un cauchemar, je ne comprenais plus rien. Ou alors, j’étais déjà mort et je ne
le savais pas encore. ET CUM SPIRITU TUO.
Une main ferme me redressa. Je fus traîné contre un mur.
En face de moi, se découpait une silhouette frêle et voûtée. Dans les
70 ans. Peut-être plus, peut-être moins. Je supposais que c’était le Monsieur de Montaigu en question. Le genre de tronche que l'on n'oublie pas. Un visage tourmenté dans lequel brillaient deux
yeux noirs. Il toussait. Dans sa main droite, un flingue ; dans sa main gauche, ce satané paquet dont il s’était emparé avec avidité.
Il s’adressa à moi, d'une voix étrangement calme :
« Je suis navré pour tous ces désagréments
occasionnés.
Cet imbécile de libraire a commis une
gravissime erreur en vous remettant cet ouvrage. Je regrette sincèrement la tournure que les évènements ont pris pour vous. Vous vous demandez à juste titre quelle raison me pousse à récupérer ce
livre avec autant d'obstination. Sachez que je me suis fixé cette quête depuis près de 40 ans. J'y ai perdu ma raison, ma santé, ma famille, mes amis.
C’est la copie de la copie d’un manuscrit de 1274.
Il a été écrit par Ramon de Peyresaubes, 30 ans après le bûcher de
Montségur, ce fatidique 16 mars 1244.
Ramon
accompagnait Matheus et Pierre Bonnet le 23 décembre 1243, vers 23 heures. Le troisième homme dont on ne parle jamais. La fin étant proche, les Parfaits et le seigneur de Pereilles leur avaient
confié la délicate mission de cacher ce fameux trésor qui a fait couler tant d'encre. Des milliers d’hypothèses toutes aussi superflues les unes que les autres ont été émises pour essayer de
retrouver ce trésor légendaire. Les montagnes, les entrailles de ces montagnes ont été fouillées depuis des siècles. En vain.
Ce trésor a attiré et attire toujours toutes les convoitises. Il a engendré tous les phantasmes et
nourrit les rêves le plus fous.
La solution est
dans ce livre.
En effet, Ramon de Peyresaubes a
survécu aux inquisiteurs et s’est réfugié en Italie. Il a noté l’emplacement de ce trésor dans une centaine de vers.
Ces vers, pour qui sait les lire, correspondent avec les schémas compliqués qui les illustrent. La
combinaison savante des deux est la clé. Les vers et les schémas donnent l’emplacement. Qui possède le livre trouvera le trésor.
Ce pauvre libraire a retrouvé le manuscrit que je cherchais depuis si longtemps, sans se douter un
seul instant de son importance capitale. Il dormait dans la bibliothèque d'un monastère dominicain, au fin fonds de la Creuse. Et dire que ce libraire de pacotille se targue d'être le Spécialiste
du Catharisme.
Vous êtes malheureusement le grain
de sable qui a failli anéantir des années de recherche.
Vous vous êtes trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
J’ai tué ces deux idiots qui ne me servent plus à rien maintenant.
L'aboutissement tant attendu de ma vie est proche. Ma mission est presque achevée. Tous ces
sacrifices n'auront donc pas été vains.
Avant de
vous envoyer ad patres, laisser moi vous monter à quoi ce livre ressemble. J’ai pu apprécier tout à l’heure dans votre appartement, à travers vos nombreux livres, le bibliophile averti que vous
êtes. C'est la moindre des choses que je puisse offrir à un amateur éclairé avant de le tuer.
Disons que c'est la cigarette du condamné que je vous offre avant le grand saut ».
Il défit lentement et précautionneusement la ficelle du paquet et blêmit lorsqu’il vit
l’impact de la balle sur la tranche du manuscrit. Du moins, sur le moment, je l’ai interprété ainsi. Puis après quelques secondes, il m’a regardé comme un fou. Sa mâchoire s’est serrée, ses
traits se sont décomposés, il a porté sa main à la poitrine et s’est écroulé par terre sans un bruit. Raide-mort.
Je ne comprenais plus rien. Je me suis redressé tant bien que mal, comme un automate
désarticulé. J’ai saisi ce foutu manuscrit, source de tous mes problèmes. A défaut de vers, j’avais entre les mains l’intégrale de Oui-Oui par Enid Blyton, dans la Bibliothèque Rose s’il vous
plaît et en version originale pour ne rien gâcher au plaisir.
Je compris tout. Ce vieux libraire avait réussi un coup de maître. J’avais été le
corniaud de service qui avait parachevé son triomphe. Sauf que les lauriers n'étaient pas pour moi. Le con de service autrement dit.
ET CUM SPIRITU TUO.
Je tombai à genoux, épuisé, ivre de souffrances et de soulagement, ne sachant plus où
j’étais et sutout qui j'étais. Le corps et l'esprit démolis par des évènements qui me dépassaient. Après m'être dit qu’après tout, la vie est décidément un grand mystère et que nous sommes peu de
chose devant l'immensité de l'infini. Puis j'ai éclaté de rire...
FIN
Patrick FORT 2007 © Tous droits réservés
Derniers Commentaires