Lundi 12 novembre 2007
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08:06
Par Patrick FORT
- 2ème partie -
Mon appartement se trouve au 5ème étage. Bien sûr
l'ascenseur ne fonctionne pas. Dans la cage d'escalier, une ampoule sur deux est grillée. Un délicat fumet d’urine, de tabac et de moisi vous accueille en entrant.
Arrivé au niveau du 3ème étage, j'entendis des voix. Sur le coup, je n'y fis pas plus
attention que de coutume. Des jeunes squattent toute la journée et passent leur temps à glander consciencieusement. Je continuai à gravir les marches, pestant contre ma misérable existence d'être
humain, me jurant de déménager pour un rez-de-chausée. « Il faudra, me disais-je, que je compte quelle distance j’ai pu parcourir en montant et en descendant ces 187 marches, minimum deux fois
par jour, 7 jours par semaine, depuis 6 ans. Je suis sûr que la distance doit être impressionnante. çà me donnera l’impression d’avoir fait un beau voyage. »
Au 4ème étage, les voix se firent plus précises et j'entendis distinctement que l'"on" parlait de moi :
« Jacques Gilbert… encore une pourriture de parasite qui vit aux crochets de la société. Rien d’intéressant dans son portefeuille en
plus ! Même pas un petit billet…Par contre, il a une belle carte de bibliothèque. Monsieur de Montaigu ne s’est pas trompé. Ce type est un lettreux. T’as vu tous les bouquins qu’il y a dans
l’appart’ ?
- Si tu la fermais, ça me ferait des
vacances. Tu me fatigues. On est là pour récupérer le bouquin, alors arrête tes discours. Monsieur de Montaigu est contrarié. Le libraire s’est planté. Il refilé le bouquin à ce plouc.
Heureusement qu’il a paumé son portefeuille. On a pu le retrouver vite.
- On a du bol.
- On va l’attendre tranquillement. Puis on le liquidera. Ordre du patron. Tout à l’heure, je suis allé le voir. Je l’ai trouvé bizarre. Il regardait
tous les livres. Les yeux lui sortaient de la tête Il ne veut prendre aucun risque. Ce manuscrit a pour lui « une valeur inestimable ». Il criait :« Vous devez le récupérer par tous les moyens ».
Je sais pas pourquoi. C’est qu’un bouquin après tout.
- Tais-toi. T'as pas entendu du bruit ? Ce serait pas notre client dans les escaliers ! »
Je fis trois découvertes majeures en l'espace de quelques secondes : la première que
j'avais perdu mon portefeuille et que l'on m'avait retrouvé grâce à celui-ci ; la deuxième que ce paquet finalement n'était pas un cadeau ; la troisième que même si je le rendais, la messe était
dite. Nul besoin d'avoir suivi les cours de l'ENA pour en déduire qu'il ne me restait plus qu'à dévaler les 187 marches plus vite que Carl Lewis. « L'homme est un roseau certes mais un roseau
pensant » a écrit Pascal. Je compris la signification de cette maxime et la fragilité de ma situation à l'instant même où je tournais les talons. Je devais sauver ma peau. Et vite.
Jamais on ne m’avait tiré dessus. C’est un baptême du feu que je n’ai jamais eu
l’intention de célébrer. Mais on ne contrôle pas toujours le fil des évènements qui constituent le piment de votre existence. Quand la balle s’est écrasée sur la rambarde juste à côté de ma main,
je me suis dit que dans mon malheur j’avais de la chance. Quand la deuxième m’a frôlé l’épaule et s’est incrustée dans le mur, j’ai eu la confirmation qu’il fallait que je me grouille de
descendre avant d’être descendu. Quand la troisième est passée à travers le bouquin, j’ai compris que j’avais affaire à des travailleurs consciencieux. Ils ne s’arrêteraient qu’une fois leur
besogne terminée. Les 187 marches que je mettais habituellement une éternité à monter me semblèrent encore plus longues à descendre. C’est pour dire.
Je ne suis pas particulièrement courageux. Les occasions ne se sont jamais présentées à
moi pour le démontrer et, en toute honnêteté, je ne les ai jamais recherchées. Pourtant, quand j’ai vu à la porte d’entrée les deux gorilles qui entraient, attirés par le bruit des déflagrations,
j’ai foncé sur eux avec l’énergie du désespoir. La surprise a joué en ma faveur. Et là, mystère insondable ou intervention divine, ils se sont écartés, me libérant ainsi le passage. Je ne sais
plus qui a écrit que « la chance est la faculté de saisir les bonnes occasions ». Une chose est sûre : il avait raison.
Patrick FORT 2007©Tous droits réservés.
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