1.
Le minibus est garé juste devant la porte d’entrée de la maison de retraite et tourne au ralenti. Christophe a laissé les portes
fermées pour que la chaleur ne sorte pas.
Pour se réchauffer un peu, il souffle sur ses doigts engourdis par le froid mordant. Il regarde la nuit qui tombe lentement et jette
des coups d’œil impatients derrière lui, se demandant bien pourquoi ils mettent tant de temps à sortir. Il est de mauvaise humeur. Il n’était pas d’astreinte et il a fallu que cet enfoiré de
Jean-Marcel se pète la jambe ce matin en tombant de l’échelle. Résultat des courses, il se retrouve ce soir à devoir conduire huit vieux à Pau pour aller voir ces foutues illuminations
féeriques ! Et dire qu’il pourrait être bien au chaud chez lui, à côté de la cheminée à regarder la télé et à siroter un petit whisky. À la place, il va se taper cent bornes aller-retour pour
voir trois guirlandes et deux boules multicolores qui se battent en duel sur des sapins de Noël rachitiques. En plus Noël, c’est passé depuis une semaine. Heureusement, il récupérera double les
heures travaillées. C’est toujours ça de gagner. Il fumerait bien une cigarette en attendant mais il a arrêté depuis quinze jours. Alors, ce serait vraiment con de replonger parce qu’il est
juste un peu contrarié.
2.
Sophie regarde d’un air attendri le petit groupe qui s’approche d’elle avec empressement. Elle sent cette excitation qui accompagne
toujours les résidants lorsque l’on brise la routine de leur quotidien. Certains ont mis leurs habits du dimanche et les plus coquettes se sont maquillées discrètement.
Et dire qu’au dernier moment, tout a failli être annulé ! Heureusement que Christophe, l’autre ouvrier d’entretien a pu remplacer
Jean-Marcel au pied levé. Celui-ci est tombé de l’échelle en voulant aller remplacer imprudemment une tuile sur le toit. La question s’était alors vite posée de savoir qui allait conduire le
minibus. Elle aurait pu mais elle n’aime pas conduire de nuit. Christophe avait d’abord refusé. Elle s’était montrée ferme. Il avait compris qu’on ne lui demandait pas son avis. Au pire, il
tirerait la tête pendant quelques jours, puis ça lui passerait aussi vite que ça lui était venu…
Elle pense à l’immense déception que cette annulation n’aurait pas manquée de causer.
Aussi modeste que puisse être cette sortie, elle revêt une grande importance pour eux.
Elle les aime bien ses papis et ses mamies même si certains jours, admet-elle, elle doit supporter leurs sautes d’humeur et leurs
chicaneries incessantes.
Ce métier c’est sa vie. Elle apprend tellement à leur contact et recueille tant de confidences qu’ils ont, sans le savoir, redonné un
sens à sa vie depuis son divorce.
Choisir qui allait profiter de cette excursion a été un véritable crève-cœur. Seulement huit personnes, en comptant le chauffeur et
elle, pouvaient monter dans ce minibus. Au départ, elle voulait louer un bus de tourisme, pour que tout le monde puisse en profiter, mais le directeur avait refusé catégoriquement. Ce n’était
même pas la peine d’y penser lui avait-il répondu après qu’elle lui eut soumis son idée. Les éternelles contraintes budgétaires ne leur permettaient pas à une telle dépense. La priorité était
de débuter des travaux coûteux pour mettre aux normes les cuisines. Alors dépenser tant d’argent pour aller voir des décorations de Noël, vous pensez bien…
Elle avait fini, après maintes tergiversations, par choisir les plus valides, celles et ceux que leurs familles venaient rarement voir,
ses chouchous aussi admettait-elle avec un peu de culpabilité pour ceux qui resteraient ici.
Elle regarde sa montre. Déjà sept heures. Il est temps de se mettre en route. À dix heures au plus tard, ils doivent être
revenus.
*
Enfin. On a fini par décoller. Bon, la brochette qui est montée dans le bus n’est pas trop mal en point. Il ne
manquerait plus qu’il y en est un qui fasse un malaise ou un truc de ce genre. On ne serait pas dans la mouise. Je suis poli. J’ai failli dire autre chose. Je m’améliore.
On a pris la route de Pau et je dois me concentrer. Certains endroits sont verglacés et ces virages ne sont pas
évidents. J’écoute le moteur et tout à l’air d’aller bien. Dans le rétroviseur, je regarde les visages. Il y en a qui m’a vu les observer. Il me gratifie d’un clin d’œil. Ils m’ont dit «
merci monsieur » quand ils ont été tous bien installés et que nous avons décollé. Ça m’a un peu remué.
*
3.
La maison de retraite, que les choses soient claires, il n’avait jamais voulu y entrer. Georges se serait vu rester chez lui jusqu’à la
fin de sa vie. Oui mais voilà, sa fille, têtue comme une bourrique, lui avait dit que ce serait mieux pour tout le monde. À soixante-dix-neuf ans, avec ses problèmes cardiaques et son diabète,
tout seul dans cette ferme depuis qu’il était veuf, il pouvait lui arriver n’importe quoi à n’importe quel moment. Il se nourrissait mal et elle n’avait pas le temps de s’occuper de lui. Déjà
qu’entre le travail et sa famille, elle n’avait pas un moment pour s’occuper d’elle…Elle s’inquiétait pour lui et il était hors de question qu’il aille vivre chez elle. Alors, elle avait
tellement insisté, lui avait présenté les choses d’une telle façon, qu’à la longue, il avait fini par accepter de venir ici. Plus pour avoir la paix.
Au début, il avait eu du mal à s’adapter à cette vie en communauté. Même s’il pouvait rester dans sa chambre tout seul, toute la
journée, s’il ne voulait voir personne. Il avait pensé s’enfuir. Il n’avait aucun point commun avec ses voisins et voisines qui lui renvoyaient surtout l’image de sa propre vieillesse. Puis il
avait lié connaissance et s’était habitué à cette nouvelle vie.
Maintenant, il n’aurait manqué sous aucun prétexte la partie de belote quotidienne.
Mais ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était les conversations à bâtons rompus avec l’animatrice que la maison de retraite avait
embauchée. Tous les mercredis, elle venait avec son magnétophone et leur posait des questions sur la vie à la campagne autrefois. Elle voulait écrire un livre pour entreprendre un travail de
mémoire, comme elle le leur disait, pour les générations futures. Il avait l’impression d’être un vieux dinosaure. Il voyageait dans ses souvenirs et se réappropriait un peu sa vie. Et en plus,
la jeune fille était jolie pour ne rien gâcher au plaisir.
Quand la directrice-adjointe lui avait proposé cette excursion pour aller voir les « illuminations féeriques », il avait dit oui, sans
hésiter. Ce serait l’occasion pour lui de passer à trois cents mètres de sa ferme. Sa fille l’avait revendue à un couple de hollandais bien décidés à la rénover. L’argent servant à financer ses
frais de séjour.
Dans le bus, il s’est arrangé pour monter le premier et s’asseoir ainsi à côté de la vitre. Pour bien voir la route. Il sait qu’il ne
discernera pas grand-chose dans le noir mais il s’en fiche. Passer à proximité de sa maison suffit à le rendre heureux.
4.
Alice ferme les yeux et se laisse bercer par le bruit du moteur. Sa tête dodeline d’un côté de l’autre. Elle n’écoute pas les
conversations de ses voisines. Elle est plongée dans ses pensées. Tout le monde dit qu’elle perd la tête mais elle sait que ce n’est pas vrai. Ou du moins que ce n’est pas totalement exact.
C’est étrange. Par exemple, elle a du mal à se souvenir de ce qu’elle a regardé à la télévision la veille ou du repas du midi. Par contre, quand Sophie lui a proposé d’aller voir les
décorations de Noël à Pau, elle a du mal à se l’expliquer mais un souvenir précis lui est revenu en mémoire. C’était il y a soixante-douze ans. Âgée de neuf ans, elle avait eu pour Noël une
orange. Son père la lui avait tendue avec une grande fierté juste après le réveillon. Elle l’avait laissé dans son papier d’emballage pendant un mois entier, n’osant regarder ce trésor
inespéré. Elle l’avait caché dans sa table de nuit et tous les soirs, avant de s’endormir, elle la regardait, rêvant le goût qu’elle devait avoir, imaginant cette saveur sucrée et étrange qui
enchanterait ses papilles. Elle avait fini par la manger, un matin. Mais le soir, en se couchant, elle s’était endormie un peu triste sans trop savoir pourquoi.
Alice ouvre les yeux et inquiète se demande où elle se trouve. Elle a peur. Qui sont ces gens et où l’amène-t-on ? Elle veut rentrer
chez elle. Qui lui a volé son orange, pourquoi sa mère n’est-elle pas là pour la rassurer ? Une dame prend sa main et lui sourit. « Ne vous inquiétez pas Madame Taris. Nous sommes bientôt
arrivés. »
*
Ça ne se passe pas trop mal pour l’instant. Je ne vois pas de verglas sur la route et il n’y a pas trop de circulation. Ils sont
calmes et bavardent tranquillement entre eux. Sophie, la directrice-adjointe me fout la paix. Je n’ai pas aimé la façon dont elle m’a parlé tout à l’heure. Elle n’était pas obligée de monter
sur ses grands chevaux quand je lui ai dit que je n’avais pas envie de conduire ce minibus. Elle ne vit que pour ces vieux. Pas étonnant que son mari se soit barré.
*
5.
Suzanne soupire et chuchote « Pauvre Alice ». Elle l’a prise sous sa coupe. Rien d’anormal. Elle se préoccupe toujours de tout un
chacun et apporte son soutien dès qu’elle le peut. Elle n’a jamais su dire non. Les autres sont toujours passés avant elle.
À la maison de retraite, tout le monde s’appuie un peu sur elle, lui demande de l’aide pour remplir des papiers qu’on ne comprend pas
toujours, pour expliquer au directeur ce qui ne va pas.
Elle rassure ceux qui n’ont pas vu leurs familles depuis longtemps et qui croient qu’on les a oubliés.
L’animatrice la sollicite dès qu’une activité est mise en place. C’est une des plus dynamiques et elle motive toujours les plus
récalcitrants. Cela ne la gêne aucunement.
Parfois, elle a même l’impression de travailler ici.
Elle était institutrice, a appris à lire et à écrire à tous ces enfants qui se sont assis sur les bancs de son école. Elle se demande
souvent ce qu’ils sont devenus, s’ils ont réussi leur vie, s’ils sont heureux tout simplement.
Elle a commencé à venir à la maison de retraite quand sa sœur aînée, malade, y a été admise en urgence. Elle y passait toutes ces
après-midi, effectuait quelques courses pour dépanner ceux qui le lui demandaient, discutait un peu avec tout le monde.
Elle s’est attachée à ces gens tout naturellement. Alors, quand sa sœur, la seule famille qu’il lui restait est décédée, c’est tout
aussi naturellement qu’elle est venue s’installer ici.
À quatre-vingt-trois ans, se retrouver seule dans sa maison vide l’angoissait.
Ne plus servir à rien lui eut été insupportable.
Sa place dans ce minibus est comme une récompense pour la remercier des services qu’elle rend au quotidien.
Elle en sourit. Cette idée lui rappelle les bons points et les images dont elle récompensait les élèves les plus méritants. Peut-être
certains en ont-ils retrouvé dans leur grenier, glissés entre les pages d’un livre oublié au fonds d’un carton poussiéreux. Elle ose espérer que leurs découvertes ressusciteront de vagues
souvenirs. Et que l’on se souviendra peut-être d’elle.
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